Témoignage sur Oumar Seck - Adieu, Chaka !

  Au sortir de la morgue de l'Hôpital Principal, le corbillard bifurque à gauche, s'engage dans une ruelle. Peu après, il passe devant le Théâtre national Daniel Sorano dont la scène a déjà la nostalgie des pas assurés et de la voix imposante d'un comédien hors pair.

Le véhicule dans lequel je suis, roule après le corbillard. Que diable fais-je dans une voiture qui accoste presque une autre, emmenant un homme à sa dernière demeure ? Pourtant, j'accompagne cet homme. Par lui, j'ai découvert les merveilles du théâtre scénique sénégalais. Pour lui, j'ai créé des rôles et écrit une oeuvre entière. Il aimait mon écriture, j'aimais son jeu. L'amour du théâtre-spectacle avait fini par mêler nos existences si bien qu'il nous arrivait de nous demander, en faisant de l'esprit, si nous vivions le théâtre ou bien si nous jouions la vie.

Compagnon, ô toi mon réel complice de jeu, je t'avais cru immortel. Adieu, prince de la scène au port altier, à la gestuelle captivante et à la diction incomparable. Adieu, Chaka, roi visionnaire ; Lat Dior sur le chemin de l'honneur ; Général Magny, Sékène, le Cedo. Adieu, Lakounlé, Tête d'Or et tant d'autres personnages encore !

Oumar, tu as été le séduisant interprète d'illustres héros qui incarneront toujours le refus de la terre ancestrale, le rêve de l'Afrique-mère ainsi que les principes et valeurs de l'Homme de tous les temps et de toutes les couleurs. Qui saura dire si ton emploi était la tragédie ou la comédie, toi qui as su faire pleurer le public certains soirs et d'autres le faire rire à gorge déployée ? Coquin, te souviens-tu quand tu téléphonais chez moi, rien que pour confier, d'une voix empruntée, à ma fille aînée, que c'était la petite amie de son père qui appelait ?

Où t'en vas-tu maintenant, silencieux et grave comme lorsque tu attendais que le rideau soit chargé ? Dans le secret des coulisses, je te disais : 'Merde, tu es le plus grand !' et tes yeux, dans ton visage de statue, jetaient des éclairs qui trahissaient l'orage qui roulait en toi et qui éclaterait sur la scène et dans la salle. Comme tu étais beau quand tu avais peur, non pas du rôle que tu savais apprivoiser, mais du monstre collectif que tu n'as jamais déçu. Les grands comédiens ont le tract avant d'entrer en scène. Le public versatile et les auteurs égoïstes sont leur hantise.

Où t'en vas-tu, sacré vagabond ? Voilà que tu nous fais faux-bond, à Coly et à moi. Alors que nous nous entendions pour donner un grand coup de pied au cul du théâtre poussif, tu t'éclipses sans même prévenir.

Tu sais, je n'ai pas pu étouffer mes sanglots devant le spectacle de ta dépouille abandonnée à la terre. Poussière, retourneras-tu poussière ? Non, il m'est insupportable d'admettre ta défaite absolue devant le destin irréversible. Toi, tu as mis toute ta vie au service de la préservation des vertus de l'espèce. Poussière, les cabotins ! Poussières les artistes qui vendent leur âme pour du fric frais sonnant ou froufroutant ! Poussière, ton corps-costume de scène que tu ne revêtiras plus car ici prend fin le jeu afin que commence ta vie. Toi, l'Artiste incontesté, ce n'est pas dans ce rectangle ridicule et étroit creusé profond sur le tertre de Yoff que je te chercherai. Dès ce soir, lorsque je lèverai le regard, je sais que je découvrirai une nouvelle étoile piquée sur la robe de la nuit. Clin d'oeil de l'acteur-fakir, mon coquin de copain qui me fausse compagnie pour rejoindre la longue veillée des astres.

Va, Chaka et sois tranquille. Devant toi la voie est lumineuse car tu as fait tout ton devoir ; tu étais juste et généreux, disponible et humble. Va. Derrière toi, je tisse déjà un hymne pour te loger dans le coeur et l'esprit des générations futures.

Marouba Fall
29 Mars 2010

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