Littérature sénégalaise : entretien exclusif avec l’écrivain Marouba Fall

Littérature sénégalaise : entretien exclusif avec l’écrivain Marouba Fall
novembre 17th, 2012

Lauréat de la 2e édition du Gala de la Reconnaissance, gala qui rend hommage aux personnalités de la localité de Guédiawaye qui se sont illustrés dans leur domaine, l’écrivain Marouba Fall nous accorde aujourd’hui cet entretien.

Professeur de français de formation, il est Conseiller Technique au Ministère de l’Éducation depuis 2006. Sa carrière littéraire débute en 1984 avec le recueil poétique CRI D’UN ASSOIFFE DE SOLEIL (Dakar, Nouvelles Editions Africaines, 1984 ). A ce jour, sa bibliographie s’est enrichie d’un second ouvrage de poésie PEPITES DE TERRE (Dakar, Editions feu de brousse, 2004 ), de trois romans dont le plus populaire est LA COLLEGIENNE ( Dakar, NEAS, 1990 ) inspiré par son passage au CEMT Filles ; de plusieurs pièces de théâtre toutes portées sur la scène dont la dernière LE MIROIR ( Dakar, NEAS, 2005) est un chef d’œuvre d’innovation.

Marouba dont l’œuvre est déjà distinguée par un Prix International de poésie attribué au poème « Dernière aube d’un poète » qui figure dans le recueil PEPITES DE TERRE et par un Prix de la Meilleure Technique Théâtrale décerné à CHAKA OU LE ROI VISIONNAIRE aux Journées Théâtrales de Carthage, en 1991, est un des auteurs sénégalais et africains francophones dont les œuvres édifiantes et soignées sont au programme des collèges, lycées et universités.

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Marième Iba Sarr – Que représente l’écriture pour vous ?

Marouba Fall - Descartes dit : « Je pense donc je suis ». Selon Senghor, le Nègre clame : « Je danse donc je suis ». Je suis tenté de vous répondre, parodiant ces formules : « J’écris donc je suis » Et ce ne serait pas une réponse gratuite car c’est l’écriture qui détermine l’écrivain, le situe et lui confère une identité propre. Mais l’écriture peut être comprise dans son double sens. Elle est ce que j’écris, c’est-à-dire un ensemble de thèmes qui indiquent mes sources d’inspiration ainsi que mes préoccupations essentielles ; elle est surtout comment j’écris, c’est-à-dire ma manière d’utiliser la langue afin de créer un langage qui puisse restituer fidèlement mes sensations, mes pensées ainsi que ma vision du monde. Mais au-delà de sa fonction purement littéraire, l’écriture, en d’autres termes, la littérature qui ne nourrit pas son homme assigne à ce dernier un rôle social que son engagement personnel, physique ou/et intellectuel lui permet d’assumer pleinement. Ainsi j’écris pour parler à mes contemporains, qu’ils soient d’ici ou d’ailleurs, de ma race ou de races différentes. De ce point de vue, l’écriture dont Rimbaud disait que c’est une bouteille à la mer, est aussi une main tendue qui attend que toutes les mains du monde devenu un village la serrent fraternellement.

Qu’est ce qui vous a inspiré pour votre dernier recueil de poèmes : Chasseur d’éternité ?

Ce recueil est annoncé dès l’AVERTISSEMENT de Cri d’un Assoiffé de Soleil (Dakar, Nouvelles Éditions Africaines, 1984, p 10) où vous pouvez relire le dernier paragraphe :
« CRI D’UN ASSOIFFÉ DE SOLEIL est le premier pas vers un projet poétique à vrai dire périlleux. Mais j’ai choisi cette voie ardue car je me suis reconnu chasseur d’éternité et j’ai juré de m’accomplir chasseur d’éternité… »
Il est écrit sous le signe de l’air et consacre l’aboutissement du projet poétique consistant à faire de la poésie l’expression de l’Essentiel et un moyen de conquérir les Sommets comme un alpiniste. Je crois que la Poésie nous rapproche de Dieu.

Comment expliquez-vous le succès de La Collégienne ?

Voilà que du Sommet vous voulez me faire dégringoler vers les basses altitudes de la littérature. Je ne plaisante pas. La poésie est le genre majeur par excellence mais elle reste dans le coin le moins visité des bibliothèques et des librairies tandis que le roman jouit d’un accueil plus populaire. C’est que le langage du roman qui n’est pas trop éloigné du langage de la conversation quotidienne est plus accessible que celui de la poésie qui est recherché et imagé. Le succès de La Collégienne qui est mon premier roman publié en 1990 tient d’abord du genre, ensuite du sujet traité. L’autre jour, quand j’ai posé la même question à un professeur de français rencontré par hasard, il me répondit que mes autres romans : Entre Dieu et satan et Betty Allen ou la liberté en question sont plus riches du point de vue de l’analyse thématique et esthétique mais La Collégienne accroche davantage car il aborde un sujet toujours neuf pour la jeunesse et le monde scolaire et universitaire.

Entre votre première œuvre littéraire, La Collégienne et Chasseur d’éternité, sentez-vous une évolution ? Écrivez-vous différemment ?

Ma première œuvre littéraire publiée en 1984 est Cri d’un Assoiffé de Soleil. C’est un recueil de poèmes suivi de trois autres : Pépites de terre (Dakar, éditions feu de brousse, 2004), Corps d’eau (Dakar, Ruba Éditions, 2010) et Chasseur d’Éternité (Dakar, Ruba Éditions, 2012). Mon écriture a-t-elle évolué d’un recueil à l’autre ? Seuls la critique et les enseignants qui analysent mon écriture poétique sauront le dire avec objectivité. En tout cas, les structures des quatre recueils ne sont pas identiques et l’émotion qui sous-tend l’écriture de chacun d’eux n’est point la même. La colère et la révolte animent Cri d’un Assoiffé de Soleil, la tendresse Pépites de terre, la volupté, Corps d’eau et une certaine spiritualité baigne Chasseur d’Éternité. La critique peut bien voir les choses autrement que moi qui ne fais que communiquer ce qui fut mon objectif. L’ai-je atteint? Je voudrais vous signaler ce que vous savez peut-être déjà. Je pratique divers genres littéraires dont chacun a son esthétique propre. Poète, dramaturge, romancier, je suis aussi essayiste, ce qui diversifie mon écriture. D’un recueil à un autre, d’une pièce théâtrale à une autre et d’un roman à l’autre, j’essaie de rendre mon écriture plus conforme au genre, plus expressive dans l’appréhension des sujets traités et surtout plus lisible pour le lecteur à qui je ne cesse de penser quand j’écris car c’est pour lui que j’écris.

Quelle est votre technique d’écriture ? Matin ou soir ? Ordinateur ou papier ? À heure fixe, selon l’humeur et l’inspiration ?

Vous parlez là des conditions d’écriture. Elles sont importantes dans la mesure où elles peuvent avoir une incidence sur l’écriture elle-même. De plus en plus, j’écris directement à l’ordinateur mais j’avoue que c’est la feuille vierge que je touche et regarde qui m’invite à la remplir. Puisque je n’écris que sous inspiration, je n’ai pas d’heure favorite ou de moment propice pour écrire. Le travail d’artisan qui consiste à prendre des notes, à échafauder une structure plus ou moins originale, je peux le planifier. Mais le travail d’écriture, je ne peux l’entamer que lorsque l’inspiration est là. En ce qui concerne la poésie, par exemple, je passe souvent des mois voire des années à prendre des notes sans pouvoir coucher sur le papier un seul vers satisfaisant. Cependant lorsque le déclic survient, le premier jet du recueil est prêt au bout de quelques semaines car alors ce sont les mots qui se bousculent d’eux-mêmes au bout de mes doigts qui courent sur le clavier comme sous la dictée d’une voix mystérieuse.

Êtes-vous sensible à la critique littéraire ? Que pensez-vous du traitement qu’elle vous réserve généralement ?

La littérature sénégalaise contemporaine est médiocre car elle est abandonnée à elle-même par la critique qui devait l’accompagner pour la situer par rapport aux littératures du monde, singulièrement à la littérature francophone, l’orienter et lui suggérer des voies de renouvellement. C’est dire que je suis ouvert à la critique qui n’est rien d’autre que le regard de l’autre jeté sur l’œuvre livrée à l’appréciation publique. Je lis rarement les analyses de mes textes n’insistant que sur les qualités. Je désire connaître les faiblesses de mon œuvre pour les combler au fil du temps car je suis un écrivant, c’est-à-dire un artisan de l’écriture qui aspire à devenir un véritable artiste en la matière.

Quel écrivain sénégalais lisait vous régulièrement ?

Je n’ai pas de préférence. Je lis tout ce qui me paraît bon dans tous les genres littéraires.
8- Coupure de courant, inondations, chômage… En tant qu’habitant de la banlieue, quel est votre engagement actuel pour faire évoluer les choses ?
Mon engagement pour contribuer à alléger les souffrances des habitants de la banlieue est d’abord intellectuel. J’écris des contributions que la presse publie et que je rassemble dans LIS TES RATURES qui est un recueil d’essais qui en est à son troisième tome, le premier seul étant déjà édité en 2010 par les Nouvelles Éditions Africaines du Sénégal. Ensuite je m’investis dans les activités des mouvements citoyens. Ainsi ai-je mis en place la structure Sunu Waar Mouvement pour le Développement des Banlieues qui encadre des femmes et des jeunes.

Quel(s) conseil(s) donneriez-vous à nos lecteurs rêvant de devenir écrivains ?

L’adage dit que c’est en forgeant qu’on devient forgeron. Pour devenir écrivain, il faut donc écrire et se conformer à la recommandation de Boileau : remettre cent fois l’ouvrage sur le métier. Mais avant d’entamer l’entreprise d’écrire, il faut se mettre à l’école de la lecture pour apprécier l’état de la littérature nationale et internationale, avoir une certaine connaissance de l’esthétique des genres. Beaucoup lire, ensuite commencer à écrire en se forçant à déchirer tout ce qu’on a écrit pour recommencer. Le wolof a raison qui dit : Loo nekkul talibbeem doo nekk sëriňam! Ce qui signifie en substance : Comment maîtriser ce qu’on n’a point appris ?

Propos recueillis par Marieme Iba Sarr

Senenews.com

http://m.senenews.com/2012/11/17/litterature-senegalaise-entretien-excusif-avec-lecrivain-marouba-fall/?attest=true&wpmp_tp=2

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