L’Afrique entre patriotisme, résignation et reniement !

« L’Afrique dans la main du Diable »

Pièce de théâtre

écrite par Nadjiloudine Abdelfatah et mise en scène par Madi Baco Yasmine.

 

L’Afrique entre patriotisme, résignation et reniement !

 

Je dois avouer que c’est seulement à la fin du spectacle donné samedi 30 Août 2008, à la Maison de la Culture Douta Seck, que j’ai compris une des raisons qui ont orienté vers moi le choix des membres de la troupe « Nbayé Trambwé » pour le parrainage de leur spectacle qui aborde le sujet délicat de l’émigration clandestine et qui, pour moi, est un cri du cœur de la jeunesse afrique.

En exergue à mon deuxième recueil de poèmes Pépites de terre composé à partir de 1986 et paru en 2004 aux Editions feu de brousse, il y a ce texte qui aurait pu servir d’introduction  à la percutante œuvre théâtrale jetée comme un gros pavé dans la conscience des spectateurs : « Si tous ceux qui portent en eux un rêve de partir accouchaient de leur désir, l’Afrique serait vidée de ses bras valides et de ses cerveaux puissants. Alors le Désert en ferait sa dernière bouchée. »

Telle qu’elle est perçue à travers le texte de Nadjiloudine Abdelfatah, absent le soir du spectacle parce que retourné aux Comores où il est devenu enseignant, et l’interprétation des comédiens, l’émigration clandestine apparaît comme la conséquence de la mal gestion des dirigeants africains irresponsables et corrompus et un dérivatif aux déceptions de la jeunesse sans travail et sans espoir de lendemains meilleurs.

Il faut signaler que l’auteur sait bien de quoi il parle. En effet, les drames liés à l’émigration clandestine ne lui sont pas inconnus  Beaucoup de ses compatriotes quittent Anjouan, et bravent la mer, à bord d’embarcations de fortune appelées kwassa kwassa  pour se rendre à Mayotte, une autre île de l’archipel comorien restée française au moment de l’indépendance, en 1975. Ainsi des cas de naufrages avec mort, disparition et blessures de candidats au voyage interdit ont- ils été souvent relatés par la presse, notamment au cours du mois d’Août 2007.

Dans l’Afrique dans la main du Diable, malgré l’incarcération qui menace les clandestins, les rendez- vous nocturnes sur les plages avec d’obscurs passeurs continuent. Ainsi la Prison des mille portes ne désemplit- elle plus et son trop- plein déborde parfois en émeutes.

L’argument des autorités qui luttent contre l’émigration clandestine est qu’il faut préserver l’honneur du continent en empêchant ses fils de risquer leur vie pour aller subir une  forme subtile d’esclavage en Europe. Quand explose la question : « Sommes- nous maudits ? », j’ai vraiment frémi sur mon siège. Lorsque la jeunesse africaine, par la bouche des comédiens, exprime de la sorte sa détresse, il y a de quoi s’inquiéter. Et elle ne se contente pas de crier, elle réclame des solutions, une alternative à ceux qui voient d’un mauvais œil l’émigration .Elle n’est point souhaitable et elle est condamnable quand elle est clandestine. D’accord. Mais que propose t-on en échange à ces bras valides qui ne demandent qu’à servir leurs parts respectifs ?

La pièce dénonce la corruption et la promotion de la médiocrité qui freinent le développement de l’Afrique et poussent bon nombre de jeunes parmi lesquels des cadres et des intellectuels à rêver d’arpenter un jour les pavés de Paris, Bruxelles ou New York.

La langue de la pièce est correcte, son style percutant. Un étudiant qui écrit y va avec la passion, l’idéalisme et l’exigence abrupte de l’âge. Une peinture sombre, des sentences sans appel accablent l’Afrique. La mise en scène est en parfaite adéquation avec cette coulée de laves que sont les répliques qui composent le texte. Mademoiselle Madi Baco Yasmine, qui a dirigé le jeu des acteurs et conçu le décor, est aussi comédienne. Voyez la donc.  Elle n’a que vingt deux ans et est en deuxième année d’Histo-géo à l’UCAD. Elle est petite et maigre mais c’est un volcan qu’elle a dans les tripes. Rien d’étonnant si le spectacle qu’elle a monté se déroule sur un rythme sans trêve, à vous couper le souffle, si les comédiens n’ont fait quartier ni à leur corps ni à leurs voix. Il faut tout de même reconnaître que l’utilisation du rideau, le nombre de comédiens qui gagnerait à être revu à la baisse ainsi certaines scènes allongent inutilement le spectacle.

En fin de compte, je n’ai pas regretté d’avoir assisté ce samedi, en qualité de parrain, à la représentation de la pièce : L’Afrique dans la main du Diable.  La troupe « Mbayé Trambwé », troupe théâtrale comorienne au Sénégal, que je ne connaissais pas, mérite l’intérêt du public et un appui d’où qu’il puisse venir.

La question sur laquelle elle s’interroge à sa manière et attend la réponse de chacun est préoccupante. L’émigration n’est pas une mauvaise chose si on considère le caractère initiatique de tout voyage. Avant les crises qui prennent à la gorge le continent noir, les Africains, pour différentes motivations, succombaient au mirage de l’Europe. L’émigration devient un problème en Afrique lorsqu’elle la vide de sa jeunesse, de ses cadres et intellectuels.  Le danger, c’est de penser que la responsabilité de cet état des choses déplorable est seulement imputable aux dirigeants. Loin de moi l’idée de les blanchir tous. Je dis qu’il faut aussi convoquer au banc des accusés la responsabilité individuelle. Aujourd’hui, si les dirigeants africains doivent revoir la gestion des ressources humaines incomparables  qu’ils gaspillent pour des tâches de politique politicienne au lieu de leur donner les moyens de s’investir dans des œuvres concrètes et constructives, les individus doivent aussi déposer leur masque de résignation pour revendiquer leur droit de participer à l’œuvre de redressement général. Le patriotisme prôné par les personnages de la pièce qui combattent en vain l’émigration n’est que de façade. Pour retenir ses enfants, l’Afrique doit se mettre au travail. Pourtant, il est nécessaire que les jeunes comprennent qu’il ne faut plus tout attendre de l’Etat. L’esprit d’entreprise doit être de rigueur car l’époque de l’Etat- providence est bel et bien révolue même si le libéralisme à la mode est appliqué avec humanisme. Au Sénégal, par exemple, pour freiner l’émigration clandestine, le gouvernement a signé des accords avec l’Espagne, un des pays vers lesquels se dirigent les migrants. Les jeunes devraient aussi se renseigner sur les organismes d’appui et de promotion qui existent sûrement dans bon nombre de pays africains et dont les missions sont de les accueillir, de les aider à ficeler des projets éligibles à des fonds d’aide, à l’instar du Fonds National de Promotion de la Jeunesse (FNPJ)  Les jeunes Sénégalais sans emploi ne doivent pas hésiter à investir toute leur énergie et leur savoir-faire dans les vastes champs de la Grande Offensive Agricole pour la Nourriture et l’Abondance ouverts par le Président Abdoulaye WADE. La Grande Muraille Verte, de Dakar à Djibouti, a forcément besoin de bras.

La jeunesse africaine sait parfaitement ce que le continent attend d’elle. Comme elle attend que le monde se fasse sans elle pour qu’elle puisse en jouir, elle choisit la facilité. Mais la terre natale vaut plus que l’Euro et le dollar qui la fait courir. Seulement, il faut mettre en valeur cette terre par nous- mêmes, pour nous-mêmes pour qu elle soit accueillante et prospère si bien que demain, aucun fils d’Afrique ne songera à aller chercher un paradis terrestre ailleurs.

 

Marouba FALL

Professeur de Lettres

E- mail : fallafall50@yahoo.fr

Ajouter un commentaire

Vous utilisez un logiciel de type AdBlock, qui bloque le service de captchas publicitaires utilisé sur ce site. Pour pouvoir envoyer votre message, désactivez Adblock.

Créer un site gratuit avec e-monsite - Signaler un contenu illicite sur ce site