REGARD sur : "La Collégienne" de Marouba Fall par Papa Sada Anne Professeur de Lettres

REGARD sur : "La Collégienne" de Marouba Fall

par

Papa Sada Anne

Professeur de Lettres.

 

 

La Collégienne ! C’est le double binôme Oulimata Thiam / Mar Ndiaye et mère Soukeyna Seck/ Mademba Gaye(le père en embuscade).

Oulimata Thiam est élève de collège. L’entame de son aventure avec son prof se situe en pleine rue, à  Colobane, quartier populeux au cœur de Dakar, près de la demeure de celle-ci.

Présentation à la mère Soukeyna Seck, femme vertueuse, la cinquantaine, veuve de Matar Thiam, disparu après seulement quelques années de vie commune.

L’entretien entre Mar et Mère Soukeyna constitue une véritable confession d’une femme malheureuse, désespérée, sans enfant pour la rendre moins seule.

Une brave femme qui vit intérieurement et extérieurement le drame de n’avoir jamais porté dans ses entrailles le trésor le plus précieux et le plus convoité par une femme : un enfant ! Comme le fruit mûr et comestible de son amour, et qui subit à l’instar de toutes les femmes de sa condition, les critiques amères, voire les quolibets prononcés ou susurrés de sa belle famille !

De ce point de vue- là ,Mère Soukeyna est comparable à Salimata, l’héroïne des « Soleils des indépendances » de Amadou Kourouma, qui lutte farouchement contre sa stérilité en consultant marabouts et sorciers de toutes sortes pour se tirer d’affaire aux yeux de la société qui ne pardonne pas cette « malédiction » divine qui lui colle au bas-ventre(p.16).

A cette angoisse désespérée se mêle la folle croyance aux génies malfaisants qui hantent la femme (amant-génie) ou l’homme (femme-génie) et qui empêchent toute procréation sans une batterie de sacrifices et de rites( Ndëpp) pour exorciser le mal avant de reconnaitre, de guerre lasse, que c’est « Allah qui rend heureux ou malheureux, riche ou pauvre. Il crée l’homme et lui accorde ou lui refuse le bonheur d’être la source d’une autre vie ». (p.18)

Le thème majeur du roman, ce sont les relations enseignant /enseignée. Mar Ndiaye, pourtant homme responsable et consciencieux conseille à sa disciple « de songer avant tout à ses études, c’est plus urgent et profitable et moins dangereux que le reste ». Et de l’inviter «  à s’attacher avec ferveur à la tâche pour obtenir les diplômes qui (lui) seront indispensables demain pour avoir une place à l’ombre ».

En fait, les relations entre Mar Ndiaye, le prof et Oulimata, l’élève, sont des relations tant décriées aujourd’hui, parce que proscrites par l’éthique et la décence, si tant est que le Maître doit garder une certaine distance  et rester à sa place d’éducateur, et l’élève demeurer un simple disciple,  guidée par le seul désir d’apprendre pour réussir. Et rien d’autre.

On peut noter, cependant, que cette relation contre-nature est jusque-là superficielle, platonique, se résumant uniquement à quelques virées dans le chic Dakarois et à quelques visites de circonstance (de Ouly), où les protagonistes se font face, s’observent sans jamais franchir le rubicon…

Aucune caresse à fleur de peau ni embrassade. Aucune chaude étreinte pouvant les pousser à oublier leur situation respective jusqu’à franchir le pas fatidique…

Cela est surtout dû à la retenue de Mar, homme de tenue qui se bride et résiste stoïquement aux avances répétées d’Ouly qui cherche coûte que coûte « une confirmation » face aux tergiversations de son vis-à-vis. Et comme pour s’opposer à cette frénésie indomptable de la petite collégienne, le père de Mar propose la main de sa nièce (fille de sa demi-sœur), une parente de sang pur, plus sûre dans ce Dakar tumultueux et cosmopolite où «  les hommes ont bouleversé l’ordre ancien et détruit les valeurs d’antan ». Et de conseiller à son fils immature et aveuglé de rester « fidèle à ses racines » car « un baobab géant finit par terre quand il perd ses racines ».

Un véritable dialogue de sourds entre deux personnages asymétriques, à la personnalité divergente, l’un se situant « derrière l’enclos », profondément ancré dans les coutumes ancestrales et l’autre, « en avant », ouvert à l’esprit moderne des temps nouveaux. Dialogue stérile donc, qui se termine par la terrible sentence du regret d’un père désespéré d’avoir envoyé son fils à l’école du Blanc, qui n’a fait qu’apprendre à ce dernier à lui tenir tête et à mépriser les vérités du terroir…

Et se poursuit l’idylle du Maître et de la disciple avec parfois l’évocation de la misère du peuple qui se meurt dans le dédale de la crise économique, des marches forcées de revendication à travers les rues de la capitale, de travailleurs exploités, spoliés et déboussolés, en mal dans leur peau et ponctuées par la répression aveugle des forces de l’ordre , toujours prêtes à en découdre avec les manifestants pour protéger le régime.

Thème inépuisable, puisque d’actualité brûlante dans nos républiques africaines aux régimes sévères et autoritaires malgré un demi-siècle d’indépendance.

En filigrane, l’auteur pose également le problème des établissements scolaires ; des critères de compétence pour accéder à certains postes de responsabilité ; de la gestion du budget de fonctionnement alloué par le ministère ; des droits d’inscription ; des cotisations des parents. Une véritable manne financière entre les mains rapaces de certains fonctionnaires véreux et corrompus ; de la promiscuité dans les classes ; de la transparence etc.

Autant de questions d’une acuité brûlante qui exigent à la fois honnêteté, loyauté, compétence et responsabilité. Mais pour être juste et  véridique, l’auteur ne manque pas de donner comme modèle de compétence et de probité Mme Dramé, la directrice du Collège. Une femme-courage et de rigueur, affublée de titres élogieux (« la tigresse » ; « Mame Randatou la fée »).Une femme de cœur, pleine d’énergie et de personnalité, qui en impose… aux hommes car incarnant la rigueur morale et la responsabilité. Une chef d’équipe ponctuelle, dévouée, simple, efficace , consciencieuse et respectueuse des vertus intrinsèques et des valeurs de travail (contrôle des effectifs tôt le matin !) malgré les médisances de toutes sortes et ayant sa propre profession de foi : «  Avant de conseiller aux autres de se laver, il faut être propre soi-même. » Sans commentaire !

Le regard critique ne s’arrête pas là car sondant comme dans un marécage les comportements les plus répréhensibles :

La jalousie des uns et l’indiscipline incroyable des potaches avec les graffitis sur les murs des classes les inscriptions insolites sur les tables-bancs transformés en véritables ardoises d’écolier.

La relation entre enseignants et élèves n’est pas en reste. L’école, c’est une famille nucléaire, d’où, intimité saine, relations de complicité entre enseignants /enseignés. A l’instar des relations entre le père et l’enfant, le Maître gronde parfois, stigmatise souvent, à la fois menace et exalte(sic) l’élève car l’enseignement doit être un lourd sacerdoce pour préparer l’avenir des jeunes, le feu salutaire qui éclaire et oriente « comme le phare des Mamelles » qui aide les marins en détresse. Autre talon d’Achille (évoqué) du système éducatif sénégalais : le phénomène (cyclique) de la grève, moyen d’expression et de pression efficace pour dénoncer parfois l’attitude irresponsable de certains professeurs : absences répétées, inertie,  inconscience, incompétence etc. Rien n’est laissé au hasard dans cette énumération de l’auteur qui voudrait extirper toutes ces tares qui gangrènent le système, pour les enfouir pour de bon dans la fosse commune.

Par ailleurs, un autre débat intéressant s’instaure, avec l’oncle Ndemba, sur la ville et la campagne : les chances inouïes qu’offre celle-là et le mépris rampant que procure cette dernière avec leurs corollaires, à savoir l’égoïsme ambiant du citadin, le complexe taré du paysan, les problèmes aussi bien en ville que dans le monde rural. Mais aussi, focus sur l’éducation des filles d’aujourd’hui, fragilisées par la pauvreté, dans une société matérialiste qui n’arrête pas de les éblouir, de les étreindre et de les broyer sans pitié comme de vulgaires ingénues sans défense, jetées en pâture dans les griffes d’hommes inconscients et libidineux, amateurs insatiables de chair fraîche et de plaisirs sur commande, dans les milieux pauvres et déclassés de la société et qui les abandonnent à la moindre alerte(grossesse !) sans remords ni arrière-pensées(cas de Abissatou et Ouly, avec l’homme à la moto).

Ensuite, le romancier, tel un chroniqueur averti, ouvre une large fenêtre sur le thème du mariage. Thème récurrent dans la plupart des romans africains d’avant les indépendances. De « Karim » d’Ousmane Socé Diop à « Nini » de Sadji, à ‘’Sous l’Orage’’ de Seydou Badian et « Maïmouna », les auteurs abordent ce thème sensible et laissent libre cours à une réflexion sur le mariage de raison, concocté jalousement par la famille, au nom des traditions familiales profondément ancrées et le mariage librement consenti, guidé seul par l’Amour et la Raison.

Après son face- à- face avec l’oncle Ndemba sur la question, un dilemme se pose désormais chez Mar Ndiaye : « Ouly ou Penda ? »

 Même si le héros reste lucide quant à ses intentions, il a surtout en tête que « se laisser entraîner, c’est sans doute le choix le plus fréquent dans une société de traditions anciennes mais encore vivaces où l’individu est contraint de se plier à la volonté de la famille ou du groupe » (p.109)

Ballotté de toutes parts et pris entre deux feux, de guerre lasse, le héros baisse les bras, s’agrippe sans vraiment AIMER à cette dernière bouée pour échapper au péril qui le guette. Et la mort dans l’âme, il convole avec Penda la paysanne, sans « offrir » vraiment son cœur, parce que toujours accroché à l’amour impossible qui le lie à Ouly.

A travers le roman, se croisent et s’entrecroisent plusieurs personnages colorés : Mademba Gaye, l’ex cadre déchu, père de Ouly. Homme-traître et irresponsable du temps de sa grandeur, devenu soudain une loque humaine, ombre de lui-même, abandonné de tous et irrécupérable, comme si le temps s’était chargé de venger Oulimata Seck, la mère de Ouly de l’outrage subi.

Magumsu Bâ, l’amie intime de Ouly qui intervient de temps à autre pour réguler la tension afin d’assurer le bonheur de son amie et condisciple ; par une lettre audacieuse, elle essaie de dérider et de relancer Mar, en le raisonnant fort à propos, comme une adulte.

Personnage mûr et réfléchi, Magumsu joue un rôle catalyseur dans le déroulement de l’action, aussi bien à l’école qu’en dehors de celle-ci.

Personnages secondaires, Idrissa et Abissatou n’en contribuent pas moins, par leur action commune, à rééquilibrer la situation pour éviter à Ouly l’abandon, la déprime et la dérive.

En définitive, même si on peut s’interroger sur le coup de théâtre survenu avec la disparition tragique et prématurée( ?) de l’héroïne, trop vite sacrifiée, il est certain que Marouba a écrit un chef-d’œuvre de beauté esthétique et d’intelligence. Un roman envoûtant de haute portée sociale qui interpelle gravement à tous les échelons : enseignants, élèves, parents, décideurs politiques, pour une réflexion de fond sur le devenir de notre société en évolution qui reste à  être modelée davantage pour une insertion générique de chaque maillon de la chaîne pour tendre à l’unisson vers un avenir serein, sans heurts ni parti-pris, au grand bonheur de tous. 

 

Commentaires (1)

1. seydou sy (site web) 02/06/2014

j'ai besoin de connaitre le cadre spacio-temporel de la collegienne et sa structure svp

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