Conte : LE CASSEUR DE SOLITUDE

LE CASSEUR DE SOLITUDE

Conte figurant dans le roman inédit : CASSEUSE DE SOLITUDE.

   Il était une fois des hommes, de toutes les couleurs, de toutes les langues et de toutes les confessions, qui s’étaient retrouvés ensemble, au gré du hasard qui fait bien les choses, dans une partie sans nom du vaste monde. Parce qu’ils étaient de toutes les couleurs, ils étaient beaux mais comme parmi les langues qu’ils parlaient, il n’y avait pas la joie et que  parmi les religions auxquelles ils croyaient, il n’y avait pas l’amour, ils n’étaient point heureux. Ne voyant que leurs différences, ils se tiraillaient. Entre eux,  n’existait  ni compréhension ni tolérance.

    Dans la partie sans nom du vaste monde qu’ils habitaient, la division du travail et la répartition des biens n’étaient  pas équitables. Ceux qui avaient la peau claire dominaient et traitaient sans égard tous les autres. C’étaient eux qui portaient les couronnes et tenaient les sceptres, commandaient les armées et édictaient les lois. Aux autres de porter le poids de toutes les misères et de tirer le diable par la queue. Aux autres les emplois précaires, les corvées et servitudes.

   La partie sans nom du vaste monde habitée par ces hommes était froide et solitaire. Froide du manque de joie dans leurs relations. Solitaire du manque d’amour entre eux car ils ne se parlaient pas et ne s’asseyaient jamais ensemble au même endroit. Chaque communauté, selon sa couleur, sa langue et sa religion, vivait, repliée sur elle-même, dans le mépris des autres.

   Parce qu’elle était froide et solitaire,  les habitants, qui savaient bien ce qui leur manquait, appelèrent  Cité Solitude la partie qu’ils occupaient dans le vaste monde.

   Un beau matin, le hasard qui remet de  l’ordre  dans les choses envoya à Cité Solitude un Etranger.

   L’Etranger était étrange car il ne ressemblait à aucun habitant de Cité Solitude, étrange car il était noir des cheveux aux orteils, noir comme le néant d’où Dieu tira tout ce qui vit, noir comme le néant où retournera tout ce qui aura vécu quand Dieu,  fâché du désordre du monde, décidera d’enrouler la grande natte terrestre étalée pour la joie, l’amour, le partage et la communion des hommes.

   Parce que l’Etranger ne ressemblait à nul d’entre eux, ne parlait que  la joie qui le faisait danser du matin au soir et ne croyait qu’en l’amour qui le faisait chanter à longueur de journée, personne ne voulut lui ouvrir ni ses bras ni la porte de sa maison et tous refusèrent qu’il élût domicile au milieu d’eux. Ainsi dut-il construire sa cabane loin, à la périphérie de Cité Solitude, dans le voisinage des oiseaux  et des animaux,   fredonnant avec le vent et parlant aux astres.

   Depuis l’arrivée de l’Etranger, les habitants de Cité Solitude constataient  des changements étranges   Le soleil  se promenait plus souvent dans le ciel bas et semblait différent de l’astre moribond, naguère empêtré dans les draps sombres des nuages. Pour profiter de la douce chaleur que ce soleil neuf faisait ruisseler sur le vert de la nature et la beauté multicolore des hommes, les habitants de Cité Solitude trouvaient à présent du plaisir à sortir de leurs chaumières froides et solitaires  et à s’asseoir ensemble.

   Ayant découvert que l’Etranger était venu avec le soleil de son pays dans le corps, ils cherchaient maintenant sa compagnie. Chacun voulait lui serrer la main pour sentir l’agréable morsure du feu dans ses paumes. Chacun lui souriait pour contempler l’éclatante lumière de sa denture quand il rendait le sourire. Chacun aimait s’approcher de lui jusqu’à le toucher pour se réchauffer au contact de son corps noir comme le  charbon qui alimentait les cheminées. Chacun l’invitait dans son logis pour qu’il y apportât la joie de vivre et l’amour, en jouant de la musique, en dansant et en racontant des histoires drôles de son pays, le pays où le soleil ne meurt pas car lorsqu’il disparaît, à la fin du jour, derrière la mer ou au-delà des mornes,  il va habiter dans le ventre des femmes et dans les reins des hommes,  jusqu’au lendemain.

   C’est parce que le soleil loge en eux chaque nuit et les brûle à petit feu de nuit en nuit depuis le commencement des temps que les femmes et les hommes du pays où le soleil ne meut pas sont noirs, noirs des cheveux aux orteils, noirs comme le charbon qui aide à faire du feu, noirs pour rappeler aux humains qu’ils viennent du néant de la nuit des origines et retourneront au néant de la fin des temps. Néant noir d’avant la naissance, dans le ventre de la Femme, notre mère porteuse. Néant noir du tombeau dans les bras de la Terre, notre mère primordiale.

   Grâce à la joie et à l’amour que l’Etranger  avait apportés à  Cité Solitude, il commença à y faire bon vivre.  Les habitants, sans distinction, se parlaient et se saluaient, s’asseyaient ensemble et partageaient le meilleur et le pire. Ils chantaient en chœur et dansaient en rond. Bientôt Cité Solitude devint moins froide et solitaire car partout où les hommes chantent en chœur et dansent en rond, le froid et la solitude s’enfuient.

   Puisque le froid et la solitude avaient fui Cité Solitude, ses habitants la débaptisèrent pour l’appeler Cité Soleil. Et comme l’Etranger ne voulait toujours pas leur dire son nom, ils l’appelèrent Salam qui signifiait PAIX  dans l’une des nombreuses langues qu’ils parlaient car en leur apportant la joie de vivre et l’amour de leurs semblables, il leur avait enseigné la voie royale de la paix. Ils lui donnèrent aussi, chacun, dans sa langue, un surnom qui voulait dire : CASSEUR DE SOLITUDE car le mal profond dont il les avait guéris, c’était assurément la solitude.

   Cité Soleil existe. C’est  partout dans le vaste monde où les hommes comprennent que la véritable harmonie réside dans la diversité et qu’en vérité ce qui les  rapproche les uns des autres ce sont leurs différences.

   Chaque communauté humaine a son CASSEUR ou sa CASSEUSE DE SOLITUDE dont la mission consiste à préserver la joie de vivre et l’amour afin que les chœurs de toutes les langues, les rondes de toutes les couleurs et les prières de paix et de bonheur de toutes les confessions se perpétuent et se multiplient à travers  le vaste monde.
 

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