Extrait du roman ENTRE DIEU ET SATAN, Dakar, Les N.E.A.S., 2003, pp 5-12.

Extrait du roman ENTRE DIEU ET SATAN, Dakar, Les N.E.A.S., 2003, pp 5-12. 


              Entre deux gendarmes, il écoutait dans une sorte de détachement qui rappelait l’attitude de ces curieux zélés qui hantent les salles d’audience du Palais de Justice, à l’affût de faits divers ou d’histoires dantesques à colporter.

         Les témoins à décharge - sa mère Sokhna, sa sœur Yombé, Oncle Ahmet Insa, le vieux Tchotcho, Ya Cheikh l’homosexuel, Frère Lacroix et l’imam Makhtar Diaw – s’étaient déjà présentés à la barre. Et s’il n’était pas mort par accident de voiture sur la route de Ziguinchor, deux semaines auparavant, El Hadji Bamba Gaye aurait témoigné en faveur de son « fils ».  Le principal témoin à charge était Ndialé Diop. Métamorphosée en veuve éplorée, elle avait levé la main droite et juré de dire la vérité, rien que la vérité puis, la voix mouillée de larmes, avait répondu à une série de questions.

         A présent, l’avocat général faisait son réquisitoire. Un prénom revenait régulièrement à la bouche de cet homme entre deux âges, rigide de maintien et ventriloque.

         Sur le banc des accusés, le jeune prévenu se demandait si ce prénom était réellement le sien. Il ne se reconnaissait point à travers le discours de l’avocat général. Du reste, il admettait difficilement que, pour la circonstance, on ne voulût retenir de ses actes que le seul qui lui ressemblât le moins. De même, il  comprenait mal pourquoi la situation dans laquelle il s’était empêtré était traduite par une formule par trop laconique : l’affaire Adama Diagne. Une affaire ? Curieusement, il pensa à une équation algébrique, pire à un marché de dupes.

         Un accusé perd–il toute profondeur humaine et son sort ne doit-il dépendre que de l’appréciation d’une « affaire » que le Code Pénale a prévue

              Adama estimait que ce qui s’était passé entre son père et lui était bien plus subtil qu’une retentissante affaire dont le quotidien national s’était fait l’écho et qui était désormais consigné dans un dossier ouvert sur un bureau de magistrat. En amont comme en aval, il débordait l’acte criminel pour lequel il comparaissait devant la cour d’assises. L’identité judiciaire est une image réfléchie par un miroir brisé, songea-t-il.

         Hébété, il prit sur lui-même  pour prêter l’oreille. Il avait la vague impression que le prévenu du jour était un inconnu, en tout cas une personne qui lui était peu familière. Cependant le réquisitoire se poursuivait, implacable :

      - Il faut croire, avançait le Procureur, qu’une épidémie de violence est en  train de se  propager à travers le pays. La jeunesse semble en être responsable. Le jour des élections, notre bien-aimé Président de la République a échappé de justesse à un attentat. L’autre mois, à l’occasion de la veillée religieuse qu’il dédie annuellement au Prophète – PSL-, le Grand Khalife a failli être trucidé par un jeune disciple. Aujourd’hui, notre cour a le douloureux devoir de juger un garçon qui a abrégé les jours de son père…

         La relation établie entre les attentats manqués et le parricide dont il était convaincu excita la mémoire d’Adama. Un jour, alors pris de logorrhée, Big Boy avait déclaré : « Au fond, tous les chefs se ressemblent : chef d’Etat, chef religieux, chef d’un service public ou privé et même chef de famille. Ils se croient tous sacrés comme Dieu –le -Père. »

      - Osons interpréter crûment l’acte ignominieux commis par Adama Diagne, continua l’avocat général. Cet acte n’a pas seulement causé la mort d’un père. Il  blesse grièvement l’Autorité et menace dangereusement la Famille…


              Une clameur confuse s’éleva. A cet instant, Adama roula un regard attentif quoiqu’effarouché, sur l’assistance. Sur une même rangée, il reconnut Tiné Ndoye, Ndèye Daba Sèye, l’ex- professeur Mar Ndiaye, Ndaté Niang et Pape Moussa. Dans la salle d’audience, rendue étroite par l’affluence inaccoutumée, les auditeurs s’entassaient, composés d’une majorité de jeunes gens et de femme d’un certain âge.

         Adama se souvint que son avocat l’avait prévenu que les membres de l’Association Nationale pour la Défense des Droits de la Femme viendraient en nombre important.

Pour ramener l’auditoire à la retenue, la Présidente tapa sur la table trois coups énergiques du marteau de la justice.

        Maître Borso Diack était une dame aux approches de la cinquantaine. Ses cheveux et ses sourcils cendrés lui conféraient un air de majesté. Elle était la fierté de ses concitoyennes et de toute la magistrature, un modèle de sérieux, de probité et d’indépendance d’esprit. La dévisageant, Adama la trouva de physionomie agréable. La couleur pourpre de son habit rehaussait la pureté de sa carnation d’ébène. Son regard dont l’âge et les veillées studieuses n’avaient pu ternir l’éclat lumineux, répandait sur tout son visage un halo de clairvoyance.

Le réquisitoire s’acheva, abrupt, terrifiant.        

      - L’accusé a commis un crime prémédité. Nous demandons en conséquence qu’il soit condamné aux travaux forcés à perpétuité.

         Un silence pesant tomba sur la salle. Adama en eut la respiration suspendue. L’assistance parut pétrifier. Impassible, Maître Borso Diack se tourna vers un jeune avocat :

       - Maître Aubarom, vous avez la parole.

         L’interpellé se leva avec nonchalance. Du haut de sa taille d’environ un mètre quatre-vingt, il promena autour de lui la malice de ses petits yeux. Retroussant une des manches de sa robe, il consulta sa montre. Il ressemblait à quelque rapace jaugeant sa proie avant de fondre sur elle. L’ex – professeur  Mar Ndiaye qui était de ses amis l’avait vivement conseillé à oncle Ahmet Insa devenu son gendre.

         Quand les yeux de son défenseur rencontrèrent les siens, Adama grimaça. En lui-même, il crut avoir souri. Le regard de l’avocat, plein de confiance réelle ou simulée, lui fit songer à une corde tendue à un homme tombé au fond d’un puits. Et il s’y accrocha de toute son attention. Or, voilà que Maître Aubarom, pivotant sur ses talons, lui présenta le profil pour entamer sa plaidoirie. Il l’entamait comme on entre dans une baignoire d’eau trop froide ou trop chaude.

      - Madame le Président,

Messieurs de la cour,

Messieurs les jurés, c’est non sans appréhension que je prends la parole après l’Avocat Général dont le réquisitoire est, à vrai dire, impressionnant. Impressionnant pour le verdict qu’il attend de vous. Condamner un garçon de vingt deux ans aux travaux forcés à perpétuité, c’est l’arracher à la vie au moment où celle-ci a besoin de lui. L’accusé contre qui une peine de cette sévérité est requise est issu d’une famille défavorisée, sans revenu et au sein de laquelle a sévi, du vivant d’ Alaji Diagne, la violence morale, verbale et physique. Il est devenu pour ainsi dire le seul espoir de cette famille désormais réduite à deux membres : Sokhna Séye, vieillie , et la brave Yombé. La mère et la sœur sont les seules personnes à vouer un amour véritable à Adama et, malgré leurs faibles moyens, les seules à avoir soutenu son ardeur studieuse. En effet, l’accusé a préparé et passé avec succès le baccalauréat au bout de ces deux années de détention préventive, années au cours desquelles sa discipline exemplaire n’a pas manqué d’attirer l’attention des autorités pénitentiaires…

         Tous les regards cherchaient avec avidité les deux femmes. Quelques personnes se levaient, d’autres debout derrière, n’ayant pas pu trouver de place assise, s’exhaussaient sur la pointe des pieds pour mieux voir.


         L’avocat de la défense observa une pause puis se retourna brusquement et, d’un geste théâtral, désigna Adama. Celui-ci frissonna.

      - Regardez le. Mais regardez le donc ! Avec moi, vous conviendrez qu’il ne ressemble point à l’acte dont il est pourtant l’auteur. Son visage doux, ses yeux mélancoliques n’ont rien qui expriment une quelconque propension à la violence. Regardez le. Plutôt qu’un coupable, c’est une victime que vous avez en face de vous. Fils de Ndoulougne, bidonville où les populations sont abandonnées à elles mêmes et d’un père bigame qui abreuve d’injures sa progéniture et bat souvent à tort sa première femme, l’accusé est d’abord victime de son environnement social et familial. Victime ensuite et surtout d’un destin dont il est le malheureux instrument. L’homme se meut dans l’existence, accomplissant des actes qui semblent émaner de sa propre volonté. En réalité, il est une marionnette mue par la seule volonté divine

         Comme à une bouée de sauvetage, Adama s’accrochait aux paroles de Maître Aubarom. Mais bientôt, il fut pris dans un tourbillon de voix et de visages. Les pleurs éhontés de la marâtre Ndialé sous la rage de la raclée que lui infligeait Yombé, le sourire de Ndèye Daba, la mine déconfite de Tiné et les imprécations de Big Boy ; le rictus de mort du père et le filet de sang giclant de sa nuque ouverte…Tout s’enchevêtrait et défilait à une allure vertigineuse dans sa mémoire. Sous son regard devenu trouble, la salle d’audience se mit à vaciller.    Maître Aubarom parlait toujours. Adama fit un effort pour demeurer attentif, soutenu par la voix rassurante de l’avocat. Mais celle du souvenir s’imposa.                                                                                              

 

Commentaires (4)

1. aissatou 26/08/2008

tro emouvan!!! et dire ke d pere comme aladji pulule ds dakar!!! c trist

2. yacine sow (site web) 20/03/2012

lisez svp ce roman c tres interessant

3. Maïmouna FAYE 21/11/2012

Bonjour,J'ai déjà lu ce roman mais je l'ai perdu et je le veux à nouveau.merci.

4. DIOUFPS 22/08/2017

salu je voudrais avoir le livre Entre Dieu et Saatan de Marouba FALL mais je ne sais comment faire pour l'avoir. svp dites moi le prix. merci d'accorder une suite favorable à ma demande.

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