Extrait du récit BETTY ALLEN OU LA LIBERTE EN QUESTION, Dakar, Les N.E.A.S., 2007.

Extrait du récit BETTY ALLEN OU LA LIBERTE EN QUESTION, Dakar, Les N.E.A.S., 2007.


Mardi, 02 octobre


      Ma patience s’émousse dans une salle d’embarquement de l’aéroport Roissy- Charles de Gaulle, où j’ai échoué à six heures trente du matin, pour une escale de long ennui. Mon voyage aurait pu être court si passer par New York ne comportait pas des risques de tracasseries policières inextricables, après les attentats du 11 septembre.

     Au cadran de ma montre que je n’ai pas réglée à l’heure locale, les aiguilles phosphorescentes indiquent onze heures passées. Encore une interminable attente avant de m’envoler pour Montréal.

 Je n’ai point compté le nombre de fois que je me suis laissé descendre puis remonter par l’escalier  roulant. Descendre aux toilettes. Remonter endurer la vaste monotonie d’un hall bruissant de voix articulant des langues différentes. Pourtant les timbres dissonants de ces voix, en se croisant dans l’air, au lieu de réveiller des échos de Tour de Babel, tissent une rassurante symphonie qui célèbre à la fois la diversité et l’harmonie de la communauté internationale non encore remise de l’émoi causé par la catastrophe  qui a violemment secoué les Etats Unis d’Amérique

     Est-ce, outre le froid vrillant ma chair jusqu’aux os, l’anxiété qui m’envoie, d’un moment à l’autre, aux toilettes ? N’est-ce pas plutôt le trop-plein de mon estomac qui me joue un mauvais tour ? 

     Hier, ma seconde épouse m’a présenté un copieux dîner que     j’ai partagé avec mon ami Lamine Niang. Dans le Boeing qui m’a déposé ici, j’ai avalé un poulet, dégusté un gâteau et savouré un jus de pomme. Et dans un restaurant de l’aéroport, je viens de me délecter d’un petit déjeuner gratuit sous le regard d’un gérant aux traits d’Asiatique.

     Dans l’espace glacé qui abrite les salles d’embarquement, je trompe mon désœuvrement en observant le va- et-vient des voyageurs. Parmi eux, peu d’Africains. A voir l’aisance et l’assurance avec lesquelles ils se meuvent, on devine que la plupart d’entre eux sont des habitués de pareils endroits. Pour moi, le voyage hors du pays natal demeure un événement. Il suscite une excitation et une anxiété dont le symptôme le plus constant est cette nervosité que je n’arrive pas à dissimuler.

     La joie d’aller à la découverte de nouveaux  horizons et à la rencontre de races différentes, mêlée à la crainte du dépaysement et de la xénophobie, me tient tendu pendant les préparatifs et durant tout le trajet. Cet état est lié à ma nature inquiète. Même si j’ai plusieurs fois quitté le bercail, j’éprouve toujours les mêmes sensations au moment du départ. Comme le flux et le reflux de la mer houleuse qui roule ses eaux en moi, la tentation de l’aventure et la hantise de l’inconnu ballottent mon âme entre une joie secrète et une anxiété fébrile.

      Je n’oublierai jamais cette escale à Roissy. C’était en mai 1986. Nous étions quatre Sénégalais invités en Allemagne, à un Congrès du P.E.N Club International. Alors que notre doyen et chef de délégation Oussémi et notre consœur, Ma Samaké, musaient dans l’immense aéroport, Ali Babé et moi  attendions, assis. En face de nous, il y avait un couple de vieux Français. La dame, sans gêne, nous fixait, bouche-bée. Son compagnon semblait la sermonner à mi-voix. Ne se retenant plus de curiosité, elle s’arracha à son siége et ses lourdes jambes trapues la portèrent à nos côtés. Avec un sourire de façade et une étincelle de malice dans l’œil, elle bredouilla :

   -Excusez-moi, messieurs. Je souhaite vous poser une question.

   -Mais allez-y, madame, l’encouragea Ali Babé.

   -Vous savez, mon mari et moi, nous ne sommes pas souvent sortis de notre pays. Je suis en train de me demander comment on vit chez vous, là-bas, en Afrique, dans les huttes.

    Ali Babé commença à lui répondre avec condescendance.      

    J’interrompis celui-ci, tellement  la réplique  me  brûlait  les  lèvres :

      -Madame, vous avez raison d’avouer que vous n’êtes pas souvent sortis de votre trou. Vous devez aussi manquer de bonnes  informations. Ce n’est donc pas étonnant que vous continuiez de penser que vous êtes le nombril du monde devenu un véritable village planétaire, grâce aux autoroutes de l’information et de la communication. Sachez, madame, que l’Afrique n’est plus ce que vous imaginez. Aujourd’hui, si vous avez la chance de débarquer à Dakar, vous serez surprise de découvrir que certaines rues de la

capitale sénégalaise rappellent quelques coins de Paris. L’Afrique est sortie du Moyen-Age depuis belle lurette même si elle est loin du niveau de développement de l’Europe où, à l’ère des glaciations, les hommes habitaient dans des grottes et utilisaient des peaux de bêtes pour se couvrir.

    La bonne dame héla son conjoint qui ne nous quittait pas des yeux, l’air inquiet :

    - Gérard, hé Gérard, viens vite ! Ils sont cultivés, ces Noirs. Je suis en train de recevoir un vrai cours de fac…

    A Hambourg, des situations similaires étaient survenues qui montraient que la perception de l’Afrique noire, par le monde occidental, n’avait évolué qu’en apparence.

    A la réception de l’hôtel où nous étions descendus, une jeune Allemande aborda un confrère malien et lui demanda avec une naïveté ébouriffante :

   - Il paraît que chez vous, on mange la chair humaine.

    Celui-ci, jouant le jeu, lui rétorqua le plus sérieusement du monde : 

   - C’est tout à fait exact, mademoiselle. Moi, par exemple, je confesse que c’est la chair fraîche d’une jeune Blanche que je rêve de déguster un jour…

    La jeune fille étouffa un cri   et  se  cacha  sous  le  comptoir.

    Le même jour, invités à un concert de musique classique, les membres de notre délégation s’étaient entendus pour porter la tenue sénégalaise. Habillé en docker, notre doyen savourait sa pipe, les yeux mi-clos. Les gens nous lorgnaient sans vouloir que nous nous en apercevions. Une dame-encore une - s’approcha de nous et, avec désinvolture, avança :

    -Vous savez, vos costumes sont pareils à ceux que portaient les personnages de Shakespeare. Shakespeare, vous connaissez ?

    - Madame, ce que vous nous apprenez est amusant. J’espère que vous ne nous prenez tout de même pas pour des comédiens échappés de l’époque élisabéthaine. Vous comprenez aussi que si nous sommes venus, vêtus selon la meilleure tradition de notre pays à cette rencontre où se côtoient des représentants de plusieurs régions  du monde, c’est pour participer à l’expression de la diversité culturelle. Tenez, madame, cette robe que vous portez fièrement et qui vous arrive à peine aux genoux, les dames de votre  âge, chez nous, hésiteraient à l’enfiler. Pourtant elle vous va à merveille, vous, la dame anglaise, comme elle irait à toute autre Européenne aux approches de votre âge…

      Le doyen Oussémi m’écrasa l’orteil pour me rabattre le caquet… 
 
 

Commentaires (2)

1. kane 30/11/2007

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2. emisesedymn (site web) 26/08/2012

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