QU’EST-CE QUE LA POÉSIE ?

QU’EST-CE QUE LA POÉSIE ?*

*Texte rédigé à l’occasion de l’invitation de l’auteur, au Centre Culturel Allemand, à Dakar, Goethe Institut, dans le cadre du programme : « Au cœur de la littérature », le mercredi 24 Avril 2013, à 17 heures 30.

Question vaste et complexe parce que générale et ouverte. Comment donner une réponse qui ne soit ni partielle et partiale, ni subjective et personnelle ?

Genre majeur par excellence, la poésie évolue avec le temps, la culture fortement liée à la langue et à la sensibilité pour ne pas dire au tempérament des femmes et des hommes qui la pratiquent. Ainsi, sans risque de se tromper, peut-on avancer qu’à chaque époque correspond une poésie dont l’expression dominante est illustrée par l’œuvre d’un poète de proue.

Pierre de RONSARD (1524-1585) et Joachim DU BELLAY (1522-1560) sont les poètes du groupe de la Pléiade qui rayonnent au 16 ème siècle. Le second a présenté, en 1543, le programme  poétique consistant à se détourner du latin pour revaloriser le français, en rédigeant un texte intitulé « Défense et illustration de la langue française ».  Le 17 ème est, quant à lui, marqué du sceau des poètes dramatiques que sont le comique MOLIÈRE et les tragiques CORNEILLE et RACINE comme de celui, indélébile, de Jean de la Fontaine, auteur des Fables mais, avant elles, de Contes et Nouvelles en vers (1665), tandis que le 18 ème, siècle des lumières, met en exergue les travaux des philosophes et penseurs humanistes DIDEROT et D’ALEMBERT qui dirigent l’Encyclopédie, MONTESQUIEU, ROUSSEAU et d’autres encore. Ce dernier, auteur de Rêveries du promeneur solitaire, est aussi, à l’instar d’André CHÉNIER considéré comme « un romantique parmi les classiques », précurseur du romantisme qui marque le retour en force de la poésie en France. En effet, c’est le 19 ème siècle qui révèle la plupart des poètes de renom dont les œuvres ornent les rayons de nos bibliothèques et occupent une place importante dans le programme d’enseignement du français au Sénégal  comme dans bon nombre de pays africains francophones. Parmi ces chantres, nous retenons Victor HUGO, chef de file de l’école romantique, Théophile GAUTIER et le Parnasse, Charles BAUDELAIRE et le symbolisme, MALLARMÉ et l’hermétisme, sans oublier Paul VERLAINE qui décrète : « De la musique avant toute chose… », et son jeune ami Arthur RIMBAUD, le voyant qui voulut inventer un verbe poétique accessible, un jour ou l’autre, à tous les sens et dont la forme et le fond des poèmes ont réorienté l’écriture,  approfondi et élevé l’inspiration de la poésie. Au 20 ème siècle surgit le surréalisme dont un des porte-drapeaux, André BRETOPN, a découvert le Martiniquais AIMÉ CÉSAIRE.

Ce bref survol qui, d’ailleurs, ne permet pas de donner une idée exacte des différentes conceptions de la poésie ni de la diversité des poètes de langue française, suggère tout de même que la poésie n’est ni aisée à définir dans son essence ni facile à cerner dans sa forme et son contenu, deux facteurs permettant de distinguer les genres poétiques : poésie lyrique, poésie didactique, poésie satirique et poésie dramatique.

Les écoles ou courants littéraires ont vécu mais chacune d’elles a véhiculé une idée dont la poésie contemporaine use consciemment ou inconsciemment. Les poètes des siècles précédents ont chacun un style propre dont sont imprégnés les poètes d’aujourd’hui qui nourrissent pourtant une prétention d’inventer un langage personnel, apte à dire le monde tel qu’ils le sentent ou rêvent. Le verset ou vers libre relaie le vers régulier, l’absence de contrainte structurelle bannit les poèmes à formes fixes même si des nostalgiques continuent à rimailler, à produire des sonnets, des odes, ballades et élégies où s’enchaînent des quatrains, des tercets ou des distiques. De nos jours, des poèmes paraissent en un long souffle ininterrompu. Le Cahier d’un retour au pays natal en est une belle illustration que son auteur présente comme un a-poème. Ce texte, long cri dans la nuit ou fleuve en colère débordant son lit paisible, rompt d’avec la poésie classique. Il a inspiré beaucoup de poètes négro-africains de la génération d’après-guerre.

La poésie est l’expression lyrique du réel, l’expression de l’âme du monde que le romancier qui le décrit dans ses moindres détails nous montre et que le dramaturge qui le fait parler nous fait écouter.

J’ai tôt compris qu’on ne fait pas de la poésie rien qu’avec de bons sentiments et de belles idées. Les sentiments et les idées constituent le fond, le contenu littéraire qui peut se retrouver dans des genres littéraires distincts, dans un roman comme dans une pièce de théâtre, dans un conte comme dans une nouvelle. La littérature est une affaire d’écriture, de manière d’utiliser une langue en marge de son utilisation commune. Non une affaire d’idées pertinentes à partager, de sentiments poignants à communiquer ni d’histoires fantastiques à narrer. Il est certain que la poésie classique a consacré des thèmes de prédilection, des sujets nobles  quand d’autres, jugés grossiers ou roturiers, étaient abandonnés au roman qui, au début, était, à cause de son langage à la portée de tous, la pâture du peuple. C’est d’ailleurs, en portant sur la scène le ridicule de la bourgeoisie de son époque, friande de préciosité, que MOLIÈRE, à travers le personnage de Monsieur Jourdain, livre une définition simple mais irréfutable de la poésie :

« Est poésie tout ce qui n’est pas prose. »

En effet, le genre poétique s’appréhende par opposition aux autres  genres, par sa forme et son langage. La prose est directe, claire et précise tandis que la poésie est allusive, imagée et évocatrice.

Il fut un temps où  la forme, c'est-à-dire la structure, du poème distinguait celui-ci du théâtre ou du récit. Ainsi, de nos jours encore, de jeunes aspirants croient-ils faire de la poésie en procédant à des inversions au sein de courtes lignes superposées qui, assemblées, forment un texte tout à fait prosaïque.

Avec l’abandon des poèmes à formes fixes et des rimes telles qu’elles se pratiquaient, se suivant, alternant ou se croisant, le poème se distingue désormais par son écriture. Celle-ci repose sur un choix de mots vagues à souhait, sur des images suggérant les correspondances entre l’homme et la nature, les êtres et les choses, le visible et l’invisible, le réel et le surréel, sur la recherche d’un rythme et d’une mélodie grâce auxquels le poème s’assimile au chant.

Tous les grands poètes sont d’accord sur une constante de la poésie : elle est avant tout chant, constituée de paroles agréables au cœur mais d’abord à l’oreille. C’est pourquoi je trouve géniale la définition qu’en donne Léopold Sédar SENGHOR selon qui « la poésie s’exprime en images rythmées, mieux chantées. »

La conception du poème-chant m’agrée davantage à cause de sa fidélité à la conception négro-africaine. Le mot wolof -qui est ma langue maternelle- par lequel on traduit « poésie » est aussi celui qui signifie « chant » : woy.

Mais a-t-on suffisamment insisté sur ce qui donne de l’importance au chant ? Dans ma culture, on chante les valeurs et principes qui fondent et maintiennent la société dans une parfaite harmonie ; on chante les Ancêtres qui ont bâti le monde ; on chante les vivants qui méritent d’être donnés en modèles aux générations présentes et futures. C’est qu’au-delà de son aspect ludique, le chant, qu’il soit comptine, hymne, ode ou élégie, en raison de son impact incontestable sur la conscience qui fonde la mémoire collective, aide à retenir ce qu’on ne doit point oublier. Ainsi dans les sociétés de tradition orale, une place prépondérante est-elle accordée au chant dans toute activité dont la finalité est l’instruction, l’information, la mobilisation et la sensibilisation de la communauté. Toutefois il faut préciser que le chant implique, en plus des rimes, assonances, allitérations, répétitions et autres reprises anaphoriques qui confèrent musicalité au verbe, l’utilisation d’instruments de musique. SENGHOR ne manque jamais de signaler l’instrument qui doit accompagner ses poèmes dont la thématique tourne autour de la célébration de l’amour multidimensionnel, l’évocation du Royaume d’Enfance et la glorification des héros de la race ; poèmes écrits non pour être lus mais pour être dits dans les conditions qui permettaient à la poésie orale d’éclore au clair des étoiles.

Revenons à ce que nous avons avancé à l’entame de notre propos. Notre point de vue sur la poésie ne peut être que personnel, illustré  par les quatre œuvres que nous avons portées à la connaissance du public, chacune sous le signe respectif de l’un des éléments que sont le feu, la terre, l’eau et l’air ; œuvres que nous souhaitons regrouper dans un seul volume.

Déjà, pour introduire notre poème en trois périodes Cri d’un assoiffé de soleil, nous déclarions que de tous les genres littéraires, la poésie est celui qui nous fascine le plus et que le Poète essentiel est un dieu parmi les autres virtuoses de la plume.

L’AVERTISSEMENT qui précède la belle préface du regretté Jean-François BRIÈRE s’achève par ces lignes qui résument parfaitement notre vision :

« CRI D’UN ASSOIFFÉ DE SOLEIL est le premier pas vers un projet poétique à vrai dire périlleux. Mais j’ai choisi cette voie ardue car je me suis reconnu chasseur d’éternité et j’ai juré de m’accomplir chasseur d’éternité… »

Le chasseur d’éternité, c’est le Poète fondamental. Pour lui, la poésie est un genre réservé à l’expression de l’Essentiel, c'est-à-dire de ce qui rapproche l’Homme de Dieu, en marge des voies ouvertes par les religions et qu’il ne refuse point d’emprunter pour se mêler à la masse des croyants.

Awa

Je ne dirai que les choses essentielles

Je prédirai

Je prophétiserai…

(Cri d’un assoiffé de soleil, Dakar, NEA, 1984, p 20)

 

À ces vers tirés de la première période de Cri qui est un véritable Art poétique, font écho d’autres écrits bien plus tard dans le recueil que nous considérons comme le dernier du cycle que nous avons prévu parce qu’il consacre l’aboutissement de notre projet.

 

La Croix et le Croissant de lune

la Bible, le Coran et la Poésie

sont des Paroles vivantes

debout sur tous les chemins de prière

couchées sur les tablettes et les parchemins

Elles émanent d’une unique et même VOIX

celle qui indique la seule VOIE

que ne peut voir que la FOI qui VOIT

(Chasseur d’Éternité, Dakar, Ruba Éditions, 2012, p47)

 

En dehors de la voie de notre propre quête de l’Essentiel, parmi les innombrables disciples venus de tous les horizons, ces « talibés de tous les teints de tous les vents », nous arpentons régulièrement le chemin de prière qui mène à la ville sainte de Touba, la capitale du mouridisme, au Sénégal.

 

« Fille qui fleuris au bord du fleuve

en ce jour du grand Magal

recueille-toi

Souviens-toi de Bamba » (Corps d’eau, p55)

 

C’est justement par le poème consacré à Touba que se termine le recueil Chasseur d’Éternité.

 

« Touba

en ton sein rayonne la sainte Colonne

vers laquelle se ruent moult routes

routes d’en bas routes d’en haut

promptes plus que la procession des calèches

la file frénétique et fumante des klaxons

et l’escadrille des airbus

plus enfiévrées que les Mourides tapissant de liasses le Mausolée de Bamba

les Baay Faal à la tignasse laineuse

et les talibés de tous les teints de tous les vents

…………………………………………………………………………..

Touba

quand viendra mon heure pour dormir

en dépit des intempéries

accueille-moi dans le lit édénique de ta glèbe bénie. »

Ce poème clôture en quelque sorte notre entreprise poétique puisque que nous nous étions promis de déployer celle-ci en quatre recueils symboliques. En effet, nous ne prétendons pas parler de tout et tout le temps. L’Essentiel est vite dit et en peu de mots. Écrire sous le signe des quatre éléments nous a fait économiser du temps et épargné des discours superflus.

Pour le Poète essentiel, le mot qui se veut l’écho du Verbe originel grâce auquel Dieu, le Poète Suprême, a créé les mondes, ne se contente pas de communiquer, de nommer, de raconter, de peindre ou décrire ; il agit sur les êtres et les choses et d’abord sur le Poète lui-même.

 

MOTS

Faut-il devenir griot

plus disert que l’Imam

égrenant le sermon du vendredi

pour dire vos louanges

 

Vous m’allégez de ma chair

pour m’allumer comme un phare

dont le regard croise celui des astres

À toute heure je flamboie

ainsi le bois à la patiente clarté

qui accompagnait la veillée des ndongos

au cœur des Daaras de Koki et de Mbakke Kajoor

 

Vous brisez les Tours de Babel

et les Murs de discorde

 

Quand le sommeil me gagne

vous chuchotez à mon ouïe des secrets enfouis

dans des recoins où n’accède nulle fouille…

(Chasseur d’Éternité, p 48)

Notre conception mystique de la poésie ne nous éloigne pas pour autant des thèmes mettant en exergue les hantises et aspirations de nos concitoyens, des plus proches aux plus éloignés, dans ce monde devenu un village planétaire.

 

« L’ambition du Poète va au-delà de celle de l’homme politique. Celui-ci veille à sauvegarder l’équilibre dans la cité, à garantir l’épanouissement des citoyens au sein de cette dernière tandis que celui-là, en sus de ces préoccupations louables, veut s’élever – et avec lui élever l’Humanité – vers les sphères supérieures, là où trône l’Essentiel. » (Cri, pp 9-10)

 

Croyance illustrée par les vers suivants :

 

« Nous ne sommes plus au Monde

Ici c’est l’Enfer

 

Les canons tonnent

Tonne la colère de Dieu tous les jours d’hécatombe

Hécatombe de l’innocence et de la liberté

Liberté partout usurpée

 

Tu pleures Awa

Si tu pleures pour si peu

Que feras-tu demain

Quand la sottise humaine aura atteint l’âge adulte

 

La Famine entame sa longue marche

La Soif lui emboîte le pas

Le sang coulera encore

Longtemps encore

Car les Grands ont entre leurs mains le jouet de la destruction totale

Et ce sont des enfants aux appétits démoniaques

 

Awa

Je veux retrouver la trace du Soleil

Pour que le monde redevienne le Monde

Et l’Homme aussi pur que son Ancêtre primordial

 

Te révèleras-tu à moi Incantation

Grâce à laquelle Dieu créa la Terre et les autres planètes

Que je t’enfourche comme Alburaax-le-coursier-céleste

Pour me transporter au Soleil

J’en reviendrais avec du soleil-eau

                                      du soleil-pain

                                       du soleil-miel

le Soleil substance nourricière serait bu et mangé

il referait de la race d’Adam une race d’Anges… » (Cri, pp 24-26)

 

Nous avons parlé  des mots en poésie. Ils sont rarement concrets. C’est de leur juxtaposition que germent les idées, que sont suscitées les émotions. Mais comme le Poète n’a pas la prétention de délivrer des vérités, des recommandations ou des recettes infaillibles, son langage n’a ni la précision de celui du mathématicien ni la clarté de celui du médecin encore moins l’assurance du prédicateur ou du marabout. Cela explique le sort peu enviable fait aux recueils poétiques dans les librairies où le lecteur va le plus souvent réclamer sa provision de romans, de nouvelles ou de contes voire de bandes dessinées.

Le langage poétique est impénétrable pour la majorité des lecteurs. La difficulté  se ressent davantage dans les pays d’Afrique noire comme le nôtre où la langue de la littérature écrite et enseignée à l’école est celle de l’ancien colonisateur. En raison de l’analphabétisme dont le taux reste important et de la maîtrise approximative du français par ceux qui le pratiquent sous nos cieux, la poésie négro-africaine de langue française trouve avec beaucoup de peine un lectorat appréciable. Des poètes de renom ont même été amenés à se convertir en romanciers ou dramaturges pour mieux communiquer avec leur public.

En ce qui nous concerne, nous avons, dès le début, pris deux options. D’abord écrire dans un langage à la portée du plus grand nombre :

 

« Les temps sont venus

Où le poète ne doit plus se contenter d’écrire

Des vers savants et sonores

Il doit

Prédire

Les maux

Avec des mots de tous les jours » (Cri,  p 16).

 

Qu’on ne s’y méprenne point. Utiliser un langage accessible, ce n’est choisir la voie de la facilité. Le défi d’ailleurs devient plus grand pour le poète qui

« doit rester sur les rails

pour éviter de servir des broutilles

au leceur à l’écoute que dégoûte

la poésie en déroute

la poésie de pacotille

menu fretin

piètre festin pour bambin jouant à la marelle

en mal de refrain de ritournelle » (Chasseur d’Éternité, p 9)

 

Ensuite écrire dans ma langue maternelle, le wolof.

Et le cadeau le plus précieux que j’ai jamais reçu en tant qu’écrivain et poète, ce sont les larmes de ma mère lorsque je lui ai lu le poème dédié à mon défunt cadet Omar, poème figurant dans mon recueil de textes directement écrit en wolof : YóBBALU NDAW que je suis en train de traduire en français sous le titre : LE VIATIQUE DES JEUNES car je crois que l’avenir de la littérature négro-africaine, est dans le bilinguisme. Singulièrement celui de la poésie qui doit, pour toucher le cœur ou agir sur l’esprit, flatter l’ouïe, d’abord.

 

Marouba FALL

marouba_fall@yahoo.fr

 

OEUVRES POÈTIQUES:

Cri d’un assoiffé de soleil, Dakar, Nouvelles Èditions Africaines, 1984. (épuisée)

Pépites de terre, Dakar, éditions feu de brousse,2004. (épuisée)

Corps d’eau, Dakar, Ruba Éditions, 2010.

Chasseur d’Éternité, Dakar, Ruba Éditions, 2012.

 

*Texte rédigé à l’occasion de l’invitation de l’auteur, au Centre Culturel Allemand, à Dakar, Goethe Institut, dans le cadre du programme : « Au cœur de la littérature », le mercredi 24 Avril 2013, à 17 heures 30.

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