QU’EST-CE QUE LA LITTERATURE ?


QU’EST-CE QUE LA LITTERATURE ?

Communication présentée le 31Mai 2007, au Cyber campus Sinkou de l’Université Cheikh Anta Diop de Dakar, dans le cadre de la rencontre : UN ECRIVAIN FACE AU PUBLIC

organisée par le Groupe d’Initiatives pour la Promotion de la Lecture et de l’Ecriture ( GIPROLEC ) sous l’égide de la Direction du Livre et de la Lecture.
 

            La littérature peut être définie comme l’ensemble des œuvres orales et écrites dont le but est de présenter, dans sa spécificité, un groupe humain, une communauté, un peuple. Ainsi peut-on avancer que la littérature sénégalaise porte témoignage sur le passé, le présent et l’avenir du Sénégal.


            J’ai été souvent interpellé sur l’ambiguïté d’une définition de la littérature englobant les œuvres orales. La littérature n’exclut-elle pas de son champ l’oralité, du fait qu’elle suppose l’utilisation de la lettre ?

            En fait, avant d’être signe, la lettre est son. Elle est née d’une convention établie entre des hommes appartenant à une même  civilisation et, dans certain cas, empruntée par d’autres. Elle est une projection visible du verbe qui extériorise de façon sonore la pensée humaine en alliant le souffle, le rythme et les vibrations des émotions.

            La lettre est le signe, le symbole ou encre la correspondance visible d’une réalité sonore qui, à son tour, désigne un être, un objet ou une idée c'est-à-dire une réalité tangible ou abstraite.

            La parole et l’écriture sous toutes ses formes nomment et décryptent le monde peuplé de voyants, d’aveugles, de sourds et de muets qui ont tous un égal droit à l’expression, à l’information et à la formation.

            Avant d’aller plus loin, soulignons que l’Afrique, souvent présentée comme la terre de l’oralité peut être considérée comme le berceau de l’écriture car le papyrus existe en Egypte depuis des temps immémoriaux. Les hiéroglyphes constituent une bonne illustration de cette thèse occultée par ceux qui refusent d’admettre que, dans beaucoup de sociétés africaines        précoloniales, des signes graphiques ont pendant longtemps servi de moyens de transmission des connaissances.

            Les œuvres orales font donc partie intégrante du répertoire littéraire d’un peuple. Elles se transmettaient de bouche à oreille. Au cours de leur passage d’un individu à un autre, d’une génération à une autre,  d’une  contrée à une autre,  d’un pays à un autre, elles étaient réduites ou grossiers à volonté, travesties ou trahies

            L’écriture qui fixe la pensée dans une forme immuable a sauvé de l’oubli et de la déformation l’héritage spirituel des Ancêtres. Celui-ci est constitué de proverbes, de devinettes, de contes, de chantefables, de poèmes, de légendes, de mythes et d’épopées.

            Le but de ces œuvres était d’affûter l’esprit des individus, de préserver leur moralité ainsi que les principes et valeurs garantissant la cohésion et l’équilibre de la société.

            A cette époque, la littérature ne se jouait pas entre un auteur et un public distants, anonymes et solitaires. Elle émanait de la collectivité et  retournait à la collectivité. Propriété du groupe, elle se partageait dans une ambiance populaire et conviviale.

            A qui attribuer la paternité de tel proverbe ou de tel conte wolof ?

            Le titre du premier recueil de contes du docteur Birago DIOP n’indique pas l’auteur des textes traduits et transcrits en français mais tout juste la personne auprès de qui le défunt écrivain a recueilli un bouquet de récits à sauvegarder pour la postérité.

            Les œuvres de la littérature orale sont rarement des aventures qui mettent en situation le « je » égoïste ou le « moi » haïssable, l’individu séparé du groupe. Quand cela arrive comme dans SARZAN, c’est pour mettre en garde conte la tragédie de l’aliénation au double sens culturel et mental. 

 

            A travers la littérature orale, c’est le groupe qui s’exprime, crée les fondements de sa cohésion et les raisons de son espoir en des lendemains qui chantent,

            L’épopée du Cayor transmise par un griot attitré et l’odyssée de Cheikh Ahmadou BAMBA chantée par Moussa Kâ donnent une idée de la qualité littéraire et de la profondeur des œuvres orales.

            La littérature orale, intimement liée à la vie du groupe, obéissait aux exigences du temps et de l’espace qui la structuraient et lui donnaient une ambiance spécifique. Elle fleurissait  la nuit, au clair de lune, dans un cercle et se nourrissait de l’apport du public dont la présence physique était indispensable puisqu’il contribuait à l’enrichissement de l’œuvre qui se renouvelait et se ramifiait de nuit en nuit et de génération en génération. En effet, l’œuvre orale non transcrite n’est pas un produit fini. C’est lorsqu’elle est prise en charge par l’écriture qu’elle se fige sur l’aridité du papier blanc. De parole vivante, elle devient alors lettre morte.

            C’est pourquoi l’écrivain, qui prend la relève du conteur ou du griot, a un vrai travail de magicien : faire vivre et vibrer la lettre, faire parler, rire, chanter et crier les mots ; donner à la phase souffle et rythme jusqu’à ce qu’elle recrée l’ambiance enfiévrée des veillées d’autan en entretenant l’illusion du lecteur de se promener à travers des paysages familiers et de regarder vivre des personnages dotés d’âme.

            Encore une fois, il ne s’agit point pour l’écrivain de photographier et de reproduire le réel vivant et matériel mais de le réinventer en réinterprétant les faits et paroles des hommes, en mettant en exergue les vertus qui ennoblissent les modèles et en accentuant les vices qui caricaturent les antihéros.


             Si la littérature porte témoignage sur le passé et le présent, on peut, à juste raison, s’interroger sur ses rapports avec l’histoire d’une part et  avec les textes rendant compte de l’actualité ( articles de journaux, par exemple ) d’autre part.

            La littérature est différente des autres formes d’écriture dont le but est d’informer, de communiquer ou de vulgariser des connaissances précises d’ordre utilitaire. Pour donner un exemple précis, considérons l’épopée qui est la version littéraire de l’histoire. Elle emprunte les contours exacts de celle –ci. Cependant elle enrobe les évènements relatés de poésie et de merveilleux si bien que les actes sont transformés en symboles et les héros en mythes.

            L’objectif de la littérature n’est ni de reproduire le réel ni de dire la vérité.


            Revenons au mot «  littérature ».

            On peut en sortir deux substantifs : « lettre » et « rature », l’un désignant le matériau de l’écrivain, le second son dessein.

            Un de mes vieux professeurs français de l’Université de Dakar, à qui je soumettais mes manuscrits, ne cessait de me rabâcher : lis tes ratures !

            En effet, pour devenir écrivain, il faut lire et beaucoup lire avant de s’exercer à l’écriture, c'est-à-dire d’écrire, de raturer et souvent de déchirer tout ce qu’on a écrit pour recommencer. Cela ramène au fameux mot d’ordre de l’auteur de « L’Art poétique » : remettre cent fois l’ouvrage sur le métier ! 


            L’écrivain est celui dont la tâche consiste à utiliser la lettre, à travailler les mots comme le forgeron forge le fer pour en faire des armes contre les maux qui corrompent l’existence humaine et des points pour rapprocher les hommes, les peuples et les civilisations. Il est aussi celui dont le vœu secret est de « raturer » le réel, de le corriger grâce à son imagination pour 
 


lui donner la couleur de rêves rendant l’homme plus beau, plus grand, plus libre et plus heureux.

            Dans sa conception moderne, l’écrivain est un individu qui écrit en son nom ; il est l’auteur d’un ou de plusieurs œuvres originales. Rien à voir avec le griot et le troubadour qui sont des passeurs de paroles.

            L’écrivain est un créateur dont l’acte individuel, solitaire, libre et responsable entraîne des droits et des devoirs, génère du profit (le droit d’auteur ) et engendre du désagrément ( l’interdiction et / ou la condamnation ). Il est le propriétaire de son œuvre qui porte sa signature et d’abord l’empreinte de sa personnalité.

            S’il triomphe des influences, des imprégnations, du plagiat, il n’a même pas besoin de signer de son nom son poème, sa pièce de théâtre ou son roman. De la même manière que les voix, malgré leur considérable diversité, et les empreintes digitales, malgré la multitude des hommes, ne se ressemblent guère, le style est ce qui distingue les écrivains. « Le style, c’est l’homme. » dit fort justement Victor Hugo.

            C’est la raison pour la quelle je me garde de changer une virgule d’un manuscrit que me présente un jeune écrivain à qui je ne veux ni tenir la main ni réécrire les textes.

            Celui qui est réellement porteur de parole saura attendre le temps nécessaire pour que cette dernière, arrivée à terme, se révèle à lui dans la forme de son expression la plus touchante. Ce qu’il faut lui conseiller, c’est de lire, de beaucoup lire pour avoir de l’humilité et de l’opiniâtreté.

            Humilité car tout a été écrit et bien écrit. L’écriture n’est pas dans le fond mais dans la forme.

            Opiniâtreté car il faudra écrire, corriger, réécrire et corriger encore puisqu’on a la prétention d’élever la voix parmi de grandes voix dont les échos remplissent toujours le monde qui ne s’est pas encore lassé de les entendre.

            Ecrire est une sorte de quête de soi et une recherche obstinée du chemin du cœur de ses contemporains et de tous ses semblables, au-delà des contingences spatiales, temporelles et culturelles.

            J’écris pour naître et parler au monde. Q’importe  si je ne suis pas écouté ici et maintenant. L’essentiel est que je sois entendu, un jour, même si c’est ailleurs.

            Ecrire, c’est jeter une bouteille à la mer. Qu’importe qui la péchera, où et quand ?


            Une autre question que le public pose invariablement est la suivante : comment devient-on écrivain ?

            En lisant énormément, en osant écrire mais surtout en acceptant de raturer et de raturer encore voire de déchirer des manuscrits entiers pour reprendre avec foi.

            Ce n’est pas, bien entendu, la réponse attendue même si elle indique la démarche pratique qui aboutit à la production d’un texte original accepté par un comité de lecture constitué de membres avisés et finalement publié par une maison d’édition de bonne renommée qui en assure la promotion et la plus longue diffusion.

            L’écriture est un acte de courage. Un livre en circulation échappe à son auteur qui ne peut plus grand-chose pour lui car son sort dépend désormais du lecteur et du critique littéraire.

            Il me semble tout de même qu’on ne choisit pas d’être écrivain comme on choisit d’être professeur, docteur ou avocat, après une formation appropriée.

            On remarque parmi les plus grands écrivains contemporains des mathématiciens, des scientifiques et même des autodidactes.


            Bien qu’il existe des auteurs qui en font leur métier, on ne choisit pas l’écriture. C’est elle qui nous choisit et nous réveille à des heures tardives de la nuit pour nous astreindre à une veille pas toujours productive devant une page vierge, pour réclamer la mise au monde d’un univers parallèle que nous portons en nous, que nous avons entretenu en nous pendant de longue années sans en avoir la conscience.

            Quand j’étais plus jeune, je pensais que la comparaison de l’Artiste, porteur d’un message, à une femme enceinte n’était qu’une belle image. Avec l’âge et l’expérience vécue, je réalise sa justesse. L’artiste en générale et l’écrivain en particulier, portent en eux un nom- de plus vivant que celui dont ils hument l’air et foulent le sol. Le second, virtuel, emprunte au premier, réel, un corps et s’anime d’une âme différente.

            Le supplément d’âme doit parler Henri Bergson ?

            En tout cas l’Art et la Culture humanisent le « monde défunt des machines et des canons » que décrie le poète.


            La littérature est un art où s’illustrent des hommes et des femmes qui ont le génie du verbe, maîtres de la parole, hier ; virtuoses de l’écriture et orfèvres des mots, aujourd’hui. Elle est un des supports de la culture que véhicule la langue.


            Malgré leur impressionnante diversité, les langues ne constituent pas un obstacle à l’accès aux littératures d’ailleurs. Grâce à la traduction et à l’étude comparative, les œuvres littéraires circulent à travers le monde et suscitent des échanges qui contribuent à la compréhension et à la fraternisation des hommes et des peuples.

            Ressortissant d’une ancienne colonie française, je parle le wolof, ma langue maternelle mais j’écris en français.

             Les deux langues ont fini par acquérir une égale importance pour moi. Elles s’enrichissent réciproquement et donnant naissance à un langage qui, bien analysé, révèle les avantages du bilinguisme mais aussi l’ambiguïté d’une double identité culturelle. Je suis un homme en deux morceaux qui, tantôt, se distendant, tantôt se recollent.

            Si je continue à écrire en français, c’est pour assumer mon statut de citoyen du monde, pour porter ma voix aussi loin que l’importance du message que je délivre le mérite.

            Pourtant écrire en wolof devient un devoir, une urgence. 

            Mes voyages pour participer à des Festivals, des Congrès, des Colloques et des Rencontres littéraires de niveau international m’ont fait découvrir le sincère intérêt des autres pour toutes les langues du monde, notamment pour celles dites minoritaires qui ont le droit d’être sauvegardées comme patrimoine de l’humanité.

            On a constaté que celle-ci, de siècle en siècle, se laisse dépouiller de dialectes et de coutumes qui semblent entraver sa course vers un progrès synonyme d’uniformisation et dont le but est loin d’être la croissance humaine.

            Une langue, c’est la trace d’une communauté à conserver et à valoriser pour la mémoire du futur.


            Le point sur lequel j’achève ma réflexion est la question des genres littéraires.

            Mon ami, le poète Amadou Lamine SALL, me taquinant, considère que je suis polygame en matière d’écriture. Je réplique que je suis plutôt SDF puisque je fréquente, au gré de mon inspiration, différentes maisons littéraires : tantôt, c’est la poésie, tantôt, et plus souvent, le théâtre et, maintenant, de plus en plus, le roman.

             Je dois confesser que je trouve artificiel le cloisonnement des genres même s’il est commode pour des raisons pédagogiques.

 

            Je retiens cependant que la poésie est le genre par lequel on entre sûrement en littérature. En effet, c’est elle qui permet de mesurer la différence fondamentale entre une écriture destinée à la stricte communication et celle dont le but est de réveiller des émotions. J’ai aussi remarqué que la poésie imprègne le style des grandes œuvres théâtrales et romanesques qui

ont besoin de sa force d’évocation, de sa capacité à s’écouler avec le temps et à s’élargir aux dimensions de l’espace.

            Comme le chant avec lequel elle se confond, la poésie parle plus au cœur qu’à la raison. Comme autrefois, elle doit continuer à être dite, accompagnée de musique.

            Grâce à la poésie, je me confie au lecteur, partage avec lui une bonne part de mon intimité. Car lorsque j’entre dans la maison Poésie, je ne porte jamais de masque et j’abandonne la distance du dramaturge qui laisse agir et parler ses personnages.

            Le « je » du romancier en moi joue à cache-cache avec le lecteur, entre la réalité et la fiction. Il est en partie moi-même mais dans une large proportion d’autres que moi.

            Quant au « je » du poète, il fait corps avec moi, se nourris de mes croyances et de mes sentiments.

            La poésie n’est pas une aire de jeu mais de vérité et d’aveu.
 
 

Commentaires (2)

1. ive 06/04/2008

ok ok ok ok

2. Mariama sonko COPEL 26/06/2008

j'apprecie bien votre site tt est elucide merci........

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