Cérémonie de remise des Prix du 22ème concours de Haïku

                        CEREMONIE DE REMISE DES PRIX

 

DU 22ème CONCOURS DE HAIKU

Mercredi, 12 mars 2008.  

 

DISCOURS

DE L’INVITE D’HONNEUR :

MONSIEUR MAROUBA FALL

Ecrivain

Professeur de Lettres Modernes.

 

LE HAÏKU :

une poésie pour dire le monde et sa diversité.  

*

            Lorsque Monsieur Samba TALL m’a annoncé que je serai l’invité d’honneur de la Cérémonie de Remise des Prix de la 22ème Edition du Concours de haïku organisé au Sénégal, mon premier souci a été de trouver un titre au discours que j’aurai à prononcer. Non pas un contenu. Je n’ai aucune prétention de dire plus ou mieux que les illustres personnalités du monde universitaire et littéraire qui m’ont précédé.

 

        

         Ainsi ai-je hésité entre deux intitulés : « Le haïku : poésie de la rencontre », d’une part et « Le haïku : poésie pour capturer l’écume sur le dos de la vague du temps qui s’en va », d’autre part.

         Il me fallait bien donner une orientation précise à mon propos. *

 

         Le haïku est assurément une poésie de la rencontre et une poésie pour capturer l’essentiel du temps qui passe.

         C’est lui qui m’a révélé Jeanne PAINCHAUD, en octobre 2001, à l’occasion du 17ème Festival International de Poésie tenu à Trois- Rivières, au Québec. La poétesse canadienne, auteur de plusieurs recueils dont « Je marche à côté d’une joie » (1) et  « Soudain » (2), procédait au vernissage d’une Exposition de haïkus.

 

         En décembre 2007, j’ai insisté auprès du Ministère de la Culture et du Patrimoine Historique Classé pour qu’elle soit invitée aux Rencontres Littéraires que je pilotais pendant la Foire Internationale du Livre et du Matériel didactique. Et lorsqu’elle est arrivée à Dakar par ses propres moyens et que je l’ai mise en face des enseignants et de leurs ouailles du lycée Galandou Diouf de Mermoz puis de l’A.C.A.P.E.S des Parcelles Assainies, je me suis réjoui du choix que mon flair m’avait inspiré.

 

         Je dis bien  flair. 

 

         Ai-je besoin de signaler que je n’écris point de haïku ? Saurai-je en écrire, un jour, bavard et prolixe comme l’est le dramaturge de plus en plus aimanté par le roman que je suis ?

 

 Qui sait ? Le haïku ne cesse de me faire signe, comme par hasard !

 

         L’honneur que vous me faîtes aujourd’hui d’être ici est un clin d’œil qui m’a obligé à essayer d’approfondir mes connaissances sur « cette poésie typiquement japonaise » (3), « ce concentré de littérature, d’histoire et de philosophie… » (4).

 

         J’ai découvert le haïku dès le lancement du Concours par l’Ambassadeur Sonoo UCHIDA, grâce à mon défunt professeur de lettres, Mouhamadou KANE dont je salue la générosité, la clairvoyance et l’humour.

 

         J’ai retenu ce qui en constitue les caractéristiques fondamentales : la concision, la rigueur et la philosophie.

 

         Parlons de la concision.

 

         En dix sept syllabes, un haïku suscite une émotion.

 

         Voici un poème de Mademoiselle Khady BÂ, écrit en 1981 :  

 

 Dans son ivresse

 Le ciel éclate en pluies

            De rires et de sanglots (5) 

 

          C’est un véritable éclair de mots qui traverse avec une personnification et des métaphores pour dire l’orage pendant l’hivernage.

 

         La brièveté du temps et l’étroitesse du champ de communication peuvent être perçues comme des contraintes non négligeables si l’on considère la liberté dont le génie créateur a besoin pour se déployer.

 

         Cependant, aujourd’hui, force est d’admettre que la concision est un atout pour toute communication, orale ou écrite. En effet, l’homme n’a plus assez de temps pour écouter, lire et honorer tous les rendez-vous de la vie moderne qui court à une vitesse vertigineuse dans tous les sens.

 

         Notre époque est un âge d’or pour les genres littéraires les plus courts. Là, réside sans doute une explication à la renaissance du conte et de la nouvelle.

 

         Que dire de la rigueur ?

 

       Le haïku est un poème à forme fixe composé de trois vers dont le premier compte 5 pieds, le deuxième 7 et le dernier 5.

 

         En voici un exemple : le texte primé par le jury du Concours, en 2006 :

 

          Soleil en furie,      

           Le riz doré embrase

           Le coeur du paysan. (6)  

 

         Le respect du compte syllabique astreint le poète à une discipline qui favorise la purification du langage que les oripeaux alourdissent sans l’embellir. Tout comme notre environnement spatial a besoin d’être dégarni de ce qui encombre et débarrassé des ordures, le cadre d’expression de la création littéraire a besoin de clarté et de netteté. Le poète doit chercher et trouver les mots assez justes pour dire le monde pressé où nous vivons et assez vastes pour exprimer sa diversité.

 

         Il s’agit d’une quête de longue haleine.

 

         Mais la forme du haïku est-elle immuable ?

 

 C’est à Ryu YOTSUYA que nous empruntons deux réponses à cette question :

 

         « Le haïku et la poésie moderne différent quant à la technique et à l’idéologie ; ils pourraient quand même avoir en commun un esprit poétique que les formes superficielles ne définissent pas ». (7)

 

         Auparavant, il a pris soin de remarquer :

 

         « Les cultures occidentale et japonaise se mélangent, ce qui a enrichi et diversifié la pratique du haïku ». (8)

 

         Pour illustrer ces déclarations qui suggèrent qu’il existe des haïkus ne respectant ni le nombre de vers ni le compte   syllabique, je reviens à la poétesse canadienne Jeanne PAINCHAUD.

 

         Elle écrit, en deux vers : 

 

             L’été s’en va toi aussi

            qui sait si vous reviendrez        

 

             Et ceci, en quatre vers : 

            Sur la falaise      

           Au bord de la route

           il est écrit Je t'aime

           pour n'importe qui (9) 

         Le haïku est désormais une poésie du monde. Pour cela, il s’émancipe des règles qui l’enracinent au sol volcanique de l’archipel que les fréquents séismes et la guerre ont rendu extrêmement sensible au mystère de la vie éphémère et à la menace obsédante de l’anéantissement.

         Le haïku original, au fond, était une pathétique expression de l’impuissance et de la résistance de l’homme face au destin irréversible de son espèce. L’avenir de l’homme, c’est la mort. Sa survie, n’est-elle pas dans le verbe ? Il faut donc écrire. Il faut donc que les poètes naissent, grandissent et essaiment pour capturer l’écume sur le dos de la vague du temps qui s’en va.

         La troisième caractéristique du haïku, c’est justement sa philosophie.

         Le poète et critique français Alain KERVERN écrit :

         « A l’opposé des valeurs occidentales, bâtissant des certitudes sur un monde constitué de réalités tangibles, mesurables, concrètes et sur un système à base de stabilité et de durée, le Japon a développé une philosophie de l’impermanence et une esthétique de l’éphémère qui s’expriment dans de multiples domaines,  en particulier dans celui de la sensibilité poétique ».

         Il ajoute :

         « L’existence humaine n’est au Japon qu’une étape dans l’errance infinie du cycle des vies et des morts. Et sur cet humus culturel a pris corps, voilà des siècles, le haïku ». (10)

         Cette vision du monde n’est-elle pas proche voire identique à celle du Négro-africain ?

         Le haïku, poésie du temps qui passe, de la nature changeante, met aussi l’homme en situation. Celui-ci que le temps suce et use avant de l’emporter dans son cours, comme la nature, a ses saisons.

         Dans le cadre du monde devenu un gros village où les habitants doivent « vivre ensemble différents », cette poésie est un lien d’expression du dialogue des cultures. 

         Du reste, la vision du monde véhiculée à travers le haïku est en parfaite harmonie avec l’esprit qui anime la civilisation négro-africaine où l’homme ne se voit point en « maître et possesseur de la nature ».

         Si nous revisitons la littérature orale africaine, nous constaterons qu’elle est riche de proverbes, de devinettes, de contes et de mythes dont le développement ne suscite jamais l’ennui de l’auditoire qui, par sa participation, enrichit l’œuvre qui est une création collective.

         Au Sénégal, le genre qui se rapproche le plus du haïku est le taasu. 

         En 1984, le professeur Madior DIOUF notait déjà : « Le haïku devient un genre poétique sénégalais au même titre que le taasu on tout autre genre de la tradition orale ». (11)

         Le taasu est une chanson-  parade pleine d’humour dont les griottes sont les dépositaires et les maîtresses.

         Citons, tout en nous gardant de les traduire en français pour en conserver toute la saveur, ces paroles de Ngoné NDIAYE (12):

 

D’abord :

 

   Góór su jaaxle

   Nopp ya day taxaw 

   Bëñ ya faŋŋe !

 

Ensuite :

 

           Góor su ame doole 

            te yéene la ko 

            de ko bëmëx !  

          Comme le taasu, le haïku est un poème qui a l’effet d’un coup de poing quand il fait mouche. Comme lui, il saisit dans le temps qui coule ce rien qui fait le sel de la vie, ce rien que la mémoire capte sans effort et qui devient ritournelle dans la bouche des masses populaires à cause de l’humour qui l’enrobe. 

                                                                              Dakar, le 12 Mars 2008

 

                                                                               Marouba FALL

                                                                                                                 Ecrivain

Professeur de Lettres Modernes 

 

Ouvrages et textes cités 

1-    PAINCHAUD Jeanne- Je marche à côté d’une joie, Editions Les heures bleues, 1997.

2 -     PAINCHAUD Jeanne- Soudain, Les Editions David, 2002.

3 -    KANE Mouhamadou- « Evolution du haïku au Sénégal » in  LE HAIKU AU SENEGAL un regard sur deux civilisations ; 1979- 2007, p37.

4 -    KERVERN Alain- « La face cachée de la vie » in HAÎKU sans frontière, une anthologie mondiale, Les Editions David, 1998.

5 -    BA Khady in LE HAIKU AU SENEGAL : un regard sur deux civilisations…p 166.

6 -    LE HAIKU AU SENEGAL…p155.

7 -    YOTSUYA Ryu- «  Tourner avec la terre  » in HAIKU sans frontière…p20

8 -     Ibid…p 16.

9 -    PAINCHAUD Jeanne- Soudain, p15.

10 -    KERVERN Alain- «  La face cachée de la vie » p9.

11 -    DIOUF Madior- « Qualités des images et respect des règles du genre ». in LE HAIKU AU SENEGAL un regard sur deux civilisations…p 55.

12 -    NDIAYE Ngoné- Chanteuse sénégalaise, une des révélations de l’année 2007.

 

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