Lettre aux intellectuels et hommes de culture

La situation de léthargie intellectuelle et culturelle constatée et déplorée par bon nombre d’observateurs de la vie nationale exige que les intellectuels et hommes de culture de bonne volonté prennent leurs responsabilités d’une manière ou d’une autre. Avant d’aller loin, il faut préciser qu’il n’est guère question de prétendre que notre pays ne connaît plus de vie intellectuelle et culturelle. Dakar, Thiès et Saint-Louis sont des villes qui, sur ce plan, s’animent. Les acteurs culturels se bougent et se bousculent, les intellectuels, sociologues, philosophes et autres politologues, aussi. Dans les médias surtout. Mais cette gesticulation médiatique a-t-elle son répondant sur le terrain social, en dehors du m’as-tu vu, m’as-tu entendu ? Quelle conséquence a-t-elle sur le comportement et la mentalité des masses, notamment de la jeunesse que le savoir et la culture doivent contribuer à façonner de sorte qu’elle soit utile à elle-même et à son pays ?

Sur le terrain, les vendeurs d’illusions ont toujours pignon sur rue. Les meilleures places leur sont cédées même dans des espaces où ils n’ont pas grand-chose à dire ou à faire. Car la superficialité, le divertissement et la vénalité ont tellement perverti la société sénégalaise que le prestige et la fortune acquis y évincent toute valeur non convertible immédiatement en biens matériels.

On regrette le temps où les soirées dansantes commençaient par des récitals poétiques ou des représentations théâtrales, où les centres culturels et les Maisons des Jeunes refusaient du monde parce que d’éminents professeurs y abordaient des sujets d’actualité devant un parterre d’élèves, d’étudiants et de personnes avides de connaissance ou parce que des écrivains de renom comme le regretté Abdou Anta Kâ, l’illustre Cheik Aliou Ndao et l’incontournable Cheikh Hamidou Kane tenaient en haleine leur auditoire de la Chambre de commerce de Dakar pendant de longues heures qui passaient trop vite. On regrette le temps de l’Union culturelle musulmane, du Gresen et du Club Nation et Développement, le temps où le subtil Cheikh Ahmet Tidiane Sy hantait le campus de l’Université de Dakar, ayant troqué son grand boubou contre un élégant costume à l’européenne pour rappeler que l’habit ne fait pas le marabout. Je me rappelle avec un pincement au cœur le symposium étalé sur plusieurs jours au cours duquel, un soir, le savant Cheikh Anta Diop, par excès de générosité, est tombé en syncope.

Mais, aujourd’hui, que font les professeurs, les écrivains, les hommes de culture et intellectuels ? Beaucoup font le même constat que moi et ruminent la même nostalgie, étouffant dans les amphithéâtres débordant sur des couloirs-salles de cours, retirés à Keur Birago Bu Bees ou bien en conclave au Méridien Président. L’intellectuel ne faillit-il pas à sa mission quand il parle à distance à son peuple ? Ne se renie-t-il pas lui-même quand, au lieu de dire tout haut ce qu’il pense, il s’isole et pleurniche, transforme son salon en niche de chiens qui clabaudent tandis qu’au dehors, avance la caravane du désastre, quand il s’oublie dans une activité génératrice de revenus s’il ne se met pas au service d’une cause qui n’est ni la sienne ni celle du grand nombre ?

En marge de l’activisme, ce à quoi on assiste ressemble à de la masturbation ou à une danse devant le miroir. Les intellectuels se retrouvent entre eux, restituent leurs connaissances livresques, se congratulent, remercient ceux qui financent leurs assises, devant les caméras et au micro, puis se dispersent. Et au revoir, au prochain colloque national, panafricain ou international.

Et puis quelle perplexité quand on vérifie bien la liste des intervenants aux rencontres grassement rémunérées ! On réalise que la plupart de ceux qui ont la compétence d’animer des débats enrichissants, ne sont pas invités. Délibérément, par oubli ou par ignorance ?

Une preuve tangible de la crise intellectuelle et culturelle qui sévit est la difficulté à organiser dans les délais la troisième édition du Festival mondial des arts nègres. Ce ne sont pas les moyens sur lesquels le chef de l’Etat n’a jamais lésiné qui ont fait défaut. J’ai déjà dit et même écrit ce que je pensais sur la question, bien avant les nouvelles dispositions. Ces dernières, du reste, semblent pécher sur le volet essentiel de la communication. Qui fait quoi, où en est-on exactement dans les préparatifs que nul ne sent ni n’entrevoit nulle part, où va-t-on en réalité ? Un nouveau report sera un camouflet pour tous les intellectuels et hommes de culture qui se taisent comme dans une chronique de catastrophe annoncée. Leur devoir est de revendiquer leur juste place au cœur de la cité. Par l’action constructive et concertée. Par fidélité à l’esprit de Senghor, chantre de la négritude debout et initiateur du premier Festival mondial des arts nègres, à celui d’Alioune Diop qui a contribué à la floraison de la pensée et de la créativité des Africains du continent et de la diaspora et à celui de Cheikh Anta Diop qui a démontré que l’intelligence est la chose la mieux partagée du monde. Par adhésion individuelle et collective à un engagement pour une renaissance qui ne consiste pas à garder l’œil rivé au rétroviseur, qui dépasse le bout des lèvres et des plumes pour être semée comme une graine régénératrice dans le cœur de notre jeunesse dynamique et dans la conscience de notre peuple laborieux, qui pousse en avant sur une voie nouvelle et non pas derrière les autres, qui permette de matérialiser de hautes visions comme celle d’où a jailli le splendide Monument de la Renaissance africaine.

La culture aux hommes de culture ! Voilà le slogan que j’aimerais voir, un 1er Mai, en lettres flamboyantes sur une pancarte brandie ou une banderole arborée par des poètes, des peintres, des critiques d’art et des musiciens que leurs œuvres seules ont consacrés.

Dakar, le 10 mai 2010

Marouba FALL

Professeurs de Lettres Modernes

Coordonnateur du Giprolec

Administrateur au Bsda

E- mail : fallafall50@yahoo.fr / marouba_fall@yahoo.fr

http://www.walf.sn/contributions/suite.php?rub=8&id_art=64206

Commentaires (1)

1. DIOUF Mbaye 28/02/2012

Toujours pertinent, très belle analyse, une démarche purement intellectuelle et convaincante.
Des exemples probantes qui témoignent de le dégradation du savoir dans notre très chère Nation.

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