Lettre aux écrivains ou quand le voyage est mal compris !


Chaque fois que l’occasion se présente de proposer des écrivains et des éditeurs pour représenter le Sénégal à une foire ou à un salon du livre, à des journées culturelles à l’étranger, le ministère de la Culture et des Loisirs, par le biais de ses services compétents, adresse une correspondance aux présidents des structures constituées regroupant les acteurs intéressés. Si, du côté des éditeurs, les choses tournent rondement, ça coince irrémédiablement du côté des hommes de la plume où ce sont invariablement les mêmes personnes qui sont favorisées. Le bureau exécutif de l’Aes se réunit-il pour désigner de façon transparente, suivant des critères objectifs, les membres qui vont représenter la structure ? Je ne saurai répondre à cette question. Venant de quelqu’un qui, en principe, est vice-président de l’Aes en charge de la diversité culturelle, un tel aveu peut paraître paradoxal. Pourtant, le paradoxe est le lot que tout homme et toute femme de bonne volonté doivent se résigner à gérer pour espérer apporter une modeste contribution à une animation littéraire, culturelle et intellectuelle plus ou moins attrayante à Keur Birago, dont le défunt propriétaire est sûrement en train de se retourner dans sa tombe, de tirer nerveusement sur son éternelle pipe et d’envoyer des bouffées provocatrices à la face du Créateur Suprême, en bougonnant : ‘Grand Dieu, que Vous ai-je donc fait pour que Vous abandonniez mon logis autrefois fréquenté par la crème du monde pensant et créatif à une engeance inclassable ?’

C’est dire que les récriminations ne manquent pas au sein de la structure nationale réunissant les auteurs de fiction et sont le fait de beaucoup d’associés. Malheureusement, ces derniers protestent dans la rue, dans les bureaux, dans les salons. Jamais là où il faut et devant qui il faut ; jamais en réunion ou en assemblée générale, même si on peut m’opposer que ces occasions sont si rares qu’on ne se souvient plus de la date de la tenue de la dernière.

Que faire pour que le Sénégal soit représenté comme il se doit à l’occasion des rencontres internationales autour du livre, quand chaque pays délègue ses meilleurs porte-drapeau dans le domaine littéraire ? En tout cas, l’Etat, à travers le ministère de la Culture et des Loisirs, ne peut rien, absolument rien en dehors de ce qu’il fait et pour lequel il doit être remercié et encouragé : saisir les structures reconnues s’occupant d’écriture et d’édition, puis assurer les meilleures conditions de déplacement à ceux et à celles qui ont été choisis par leurs pairs. Hé oui, le ministère de tutelle ne peut intervenir si les membres constituant une structure organisée et grassement appuyée par l’Etat n’ont ni le courage de prendre leurs responsabilités au sein de l’instance censée les gérer dans la transparence et la démocratie, ni celui de dénoncer ouvertement et à visage découvert le mal qui fait de cette instance un instrument au service d’un individu ou d’un gang d’un genre nouveau, plutôt qu’un cadre d’épanouissement collectif, d’échanges et de solidarité. A mon humble avis, les protestataires ambulants doivent au moins avoir la sagesse de se taire, comme ils le font quand l’occasion qui ne peut manquer, leur est donnée de parler là où il faut et avec qui il faut. Personne, à leur place, ne fera le ménage inévitable.

Si j’écris ces lignes, c’est tout juste pour tenir une promesse faite à ceux qui imaginent que je suis de bon conseil et que j’ai l’oreille attentive du président de l’Aes à qui je ne cache jamais le fond de mes pensées. Croyez-moi : le bonhomme a bon esprit et un sens inouï des relations humaines ; il veut certainement bien faire. Mais il est victime d’une situation dont il n’est pas, du fait de sa vulnérabilité compréhensible, le maître ; où ce qu’il récolte est périssable et ce qu’il sacrifie irremplaçable.

Pour me provoquer, un défunt aîné, illustre dramaturge dont je salue la mémoire, me traitait d’’écrivain sénégalais’. Ma colère, alors, n’avait d’égale que la pernicieuse insinuation embusquée derrière l’épithète qui ironise sur la compression ou l’expansion à outrance de l’heure que les Sénégalais partagent avec les nations ponctuelles. ‘Ecrivain sénégalais’, pour être clair, et ce n’est, du reste, plus un secret pour personne, signifie : prétention, médisance, dénigrement et chantage. Que mes confrères se rassurent : ce n’est pas une donnée récente. En effet, il m’a été donné de lire les mots ‘méchanceté’ et ‘jalousie’, dans une correspondance, sous la plume de l’illustre président-poète Léopold Sédar Senghor, déplorant les maux qui pourrissent les relations entre écrivains associés.

Je veux dire qu’aucun écrivain digne de ce statut n’élèvera la voix ni ne lèvera le petit doigt pour dénoncer la désignation arbitraire d’auteurs devant représenter l’Aes à un rendez-vous littéraire international. Pourquoi ? Ce n’est nullement par crainte d’être taxé de mécontent ou de mauvais perdant, mais pour l’unique et simple raison qu’un écrivain se soucie d’abord d’écrire, s’applique surtout à écrire, avant de songer à voyager. Car un écrivain ne voyage pas pour voir du pays, mais pour remplir une mission au nom de la littérature, pour aller à la rencontre d’autres écrivains et découvrir le cadre de floraison d’autres écritures. Et la dignité exige qu’à cette occasion, il puisse montrer ses œuvres de qualité et participer activement aux débats organisés, surtout lorsque l’Afrique qui doit s’affirmer davantage, est attendue. En outre, lorsqu’il voyage, l’écrivain préfère que ce soit non pas sur proposition discutable, mais sur invitation personnalisée, compte tenu de sa production.

Amis écrivains, il faut écrire, seulement écrire et renoncer avec grandeur à tout ce qui revient aux plus performants d’entre vous et à quoi votre écriture ne vous autorise pas, pour le moment, à prétendre. Ecrivez, et grâce à votre talent qui se confirmera d’une œuvre à l’autre, vous vous ferez une place dans la conscience de tous ceux qui aiment la lecture et l’écriture. Alors, les collèges, les lycées, les universités, les associations et groupements de jeunes ou de femmes trouveront de l’intérêt à vous inviter à l’intérieur du Sénégal et à travers le monde. Vous voyagerez sans compter sur les billets mis à disposition d’une association qui les distribue sans mesurer les conséquences d’une représentation au pif de notre pays aux rendez-vous internationaux de la Culture et des Lettres.

C’est sans doute parce qu’elle n’est pas sans un enjeu de taille que la question mérite une attention particulière de l’Etat, en dépit de son obligation de réserve et de neutralité. En effet, tout le monde s’inquiète de la piètre image du Sénégal littéraire qui est en train de se répandre comme tache d’huile et d’émouvoir les observateurs avertis d’ici comme d’ailleurs.

Bien sûr, en dehors de ceux qui ne voyagent que sur proposition injustifiable, il y a les écrivains régulièrement sollicités à l’extérieur parce qu’ils ont acquis une notoriété grâce à une poésie qui fait rêver le monde, une dramaturgie qui donne à toute communauté l’occasion de se situer parmi la diversité des habitants du village planétaire ou une production romanesque qui illustre à la fois la différence et la proximité des peuples. Je ne citerai pas un seul nom, car je défends des principes. Loin de moi la tentation d’encenser ou d’avilir qui que ce soit. Chacun sait parfaitement qui il est et, dans notre pays, tout le monde sait qui est qui, comme dit le commun des citoyens.

Je finirai, cependant, par quelques remarques qui sont, en fait, des constats sans état d’âme. D’abord, il est rare qu’une seule association représente tous les écrivains d’un pays. Donc, cela n’étonnera personne si, demain, des auteurs se regroupent soit par affinités soit sur la base du genre littéraire qu’ils cultivent et se signalent à l’attention du ministère de tutelle qui devra alors prendre acte et en tirer toutes les conséquences. Ensuite, force est d’admettre qu’une association, dans un pays moyennement avancé, est souvent un cadre où s’agitent des activistes qui constituent un groupe de pression pour obtenir des facilités (fonds et postes) de l’Etat sans lesquelles ils seraient démunis et anonymes. Enfin, le seul conseil que je puisse donner à mes amis écrivains tient en une phrase. Ecrire, c’est jouer à qui perd gagne ! Il faut apprendre à dédaigner les faveurs car, en art, le succès n’est jamais donné mais conquis. Si vous avez compris cela, vous gagnerez à coup sûr la dignité d’être vous-mêmes et la liberté d’écrire ce que vous êtes, l’estime de vos contemporains et, plus tard, la reconnaissance de la postérité.

Ecrivez donc, raturez, écrivez encore, puis déchirez, mais remettez-vous à écrire sans jamais accepter une critique subjective ou un article complaisant ; évitez aussi l’auto-promotion. Contentez-vous d’écrire et ayez de la patience car, comme le dit Baudelaire, ‘l’Art est long et le temps est court . Si le feu sacré est en vous, il s’allumera bien un jour. Alors, le monde vous lira et entendra parler de vous. Comme bon nombre de vos aînés que vous voyez rarement au petit écran et que vous n’entendez presque jamais sur les ondes, vous voyagerez par la seule grâce de votre mérite personnel parce que le monde aura besoin de vous connaître pour saisir davantage le sens de vos œuvres et, à travers elles, découvrir les richesses cachées du pays dont l’histoire et les cultures, le ciel et les cours d’eau, les hommes et les femmes vous ont inspirés.

Et puis, tant pis, si vous n’avez pas l’occasion de voyager. L’écriture, quand on n’a pas contourné le passage obligé de la lecture, n’est-ce pas le plus merveilleux, parce que le plus reposant et le plus enrichissant, des voyages ?

Dakar, le 6 septembre 2010

Marouba FALL

Professeur de Lettres Modernes

E- mail :marouba_fall@yahoo.fr

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