Dialogue autour de « De la bible au fusil »

CONTEXTE ET PRETEXTE D’UN TEXTE

Dialogue autour de  « De la bible au fusil. », 

pièce de théâtre de Marouba FALL

Réponses écrites de l’auteur à dix questions envoyées, le 10 Mai 2007, par Charles Malick SARR, journaliste au quotidien LE  MATIN.

L’entretien est publié intégralement dans les colonnes du quotidien sénégalais d’information générale N° 3094  LE MATIN des 19 et 20 Mai 2007, page 6.

Charles Malick SARR (Le Matin) : Sur quel fait vous vous êtes inspiré pour écrire cette pièce de théâtre ?

Marouba FALL : « De la bible au fusil » est l’une de mes premières œuvres dramatiques. Elle a d’abord été présentée, en 1977,  au Concours Théâtral Interafricain organisé par RFI, sous le titre «  Il était une fois la rébellion. » et a été sélectionnée parmi les douze meilleures pièces radiophoniques d’Afrique noire et de Madagascar. Son sujet m’a été fourni par l’ouvrage de Marion L. Starkey, originaire du Massachusetts, en Nouvelle Angleterre qui a visité l’Afrique en 1958, avant de publier, en 1965, aux Editions Nouveaux Horizons son livre : Le long voyage sous titré : histoire des Am2ricains d’Afrique.
 
Combien de temps avez-vous mis pour le mûrir ?

- Lorsqu’un dramaturge trouve une action qui mérite d’être donnée à voir et à penser, des     personnages dont la stature ne laisse pas indifférent, le reste devient facile. Dans le cas de cette pièce, mon travail consistait d’abord à réinterpréter les événements passés afin qu’ils recoupent ceux du présent et surtout adapter mon écriture à la personnalité des protagonistes et à l’ambiance générale de la révolte d’esclaves que je restitue. De façon générale, je mets moins de temps à commettre une pièce épique qu’à accoucher d’un texte conçu grâce à mon imagination.  Je précise «  pièce épique » car les faits historiques en tant que tels n’intéressent point le dramaturge que je suis.
 
- Comment s’est déroulé le processus d’adoption par la troupe de Sorano ?
 
C’est l’année dernière que j’ai déposé, auprès du Directeur Général du Théâtre National Daniel Sorano, un exemplaire de la pièce qui venait d’être éditée sous sa version définitive. Il m’a convoqué au début du mois d’Avril pour m’annoncer que le Comité de Lecture a retenu mon texte qui est programmé pour clôturer la saison théâtrale, entre les 20 et 25 Juillet 2007. Le jeudi 10 Mai, j’ai rencontré Monsieur Alpha Omar WANE, Directeur de la troupe d’art dramatique, chargé de la mise en scène de la pièce pour procéder à une première lecture en présence de ses assistants Joséphine ZAMBO et Daniel LOPY et bien entendu des comédiens distribués dans les rôles principaux. Je profite de l’occasion pour signaler qu’une table -ronde  sur «  De la bible au fusil » est prévue le mardi 19 Juin 2007, à  18 heures, à l’Institut culturel et linguistique Léopold Sédar Senghor ex Centre Culturel Français de Dakar.
 
Pourquoi le choix de l’angle de traitement précis sur l’esclavage et du statut des Afro Américains en particulier ?
 
A l’époque où j’écrivais cette pièce, la ségrégation raciale aux USA et l’apartheid en Afrique du Sud  faisaient encore couler beaucoup d’encre et de salive. L’occasion m’a permis de mêler ma voix à celles de tous ceux qui s’interrogeaient sur le sort de l’homme noir dans le monde, notamment dans les pays où sa marginalisation était flagrante. Dans la pièce, en effet, le problème du statut que revendiquent ceux que Marion Starkey appelle les Américains d’Afrique est clairement abordé. Aujourd’hui, ces derniers préfèrent être appelés Africains Américains plutôt qu’Afro Américains.
 
Pensez-vous que ces derniers ont trouvé la place qu’il leur faut dans cette société américaine ?
 
La difficulté à trouver une appellation apte à exprimer la double identité des descendants d’esclaves devenus des citoyens américains reflète bien celle que ces derniers endurent pour occuper une place convenable dans la société américaine Je ne saurai être catégorique dans l’appréciation de la situation actuelle des Africains Américains. Je constate cependant que les domaines de la vie publique où ils s’illustrent sont le cinéma, la musique, le sport et le spectacle, de façon générale. De rares figures de couleur surgissent sur la scène politique constituant les exceptions qui confirment la règle. A mon humble avis, l’intégration, dans les conditions optimales, au-delà de la citoyenneté qui n’est plus à discuter,  demeure une conquête à entreprendre chaque jour pour l’Africain Américain.
 
Est-ce que l’esclavage est toujours d’actualité ?
 
Votre question peut se comprendre de deux manières. L’esclavage est-il un sujet d’actualité ou encore se pratique t-il de nos jours ? Je vais répondre à la double question.

Les manifestations organisées en France, aux Antilles et à Gorée, au Sénégal, montrent bien que l’esclavage est toujours dans la mémoire des hommes de bonne volonté. Le sujet de ma pièce n’est en fait qu’un prétexte qui me permet, en évoquant une révolte avortée d’esclaves,  de mettre en situation des hommes qui combattent l’injustice, aspirent à la liberté et revendiquent jusqu’au sacrifice suprême leurs droits de citoyens à part entière. Pour ces raisons, l’œuvre, au-delà des faits historiques qu’elle relate, interpelle les hommes d’aujourd’hui et surtout la jeunesse africaine.

Quant à l’esclavage, en tant que système inique et odieux d’exploitation de l’homme par l’homme, en tant que forme abjecte de dévalorisation de l’être humain, il est bel et bien révolu. Il faut cependant préciser que ce que nous dénonçons à haute voix, c’est la traite négrière qui couve un préjugé de plus en plus combattu : le racisme anti- nègre. Cette  forme d’esclavage est abolie depuis 1848 même si certains imaginent que l’émigration clandestine en  est  un dérivé. En dehors de la traite des êtres humains, beaucoup de sociétés, à travers les âges, ont connu  une forme d’esclavage interne. En Afrique noire, dans les rapports entre les ethnies et les castes, cela existe. Cependant le mot « esclave » a t-il le même sens, et le traitement de celui qui est considéré comme tel est-il le même d’une culture à une autre ? Les historiens et les sociologues doivent se pencher sur la question d’autant que le devoir de mémoire nous impose de créer un temps et un cadre de méditation sur l’esclavage, sous toutes ses formes.

Ne pensez-vous pas que les Africains portent trop leur passé douloureux ?
 
S’ils ne le  portent pas, qui le fera à leur place ? Un peuple s’appuie sur son passé, quel qu’il soit, pour trouver des repères dans le présent et envisager avec espoir l’avenir. Je veux aussi vous dire que les Africains ne doivent pas penser qu’ils « portent »  leur histoire comme si elle était un fardeau. Ils doivent la revendiquer et l’assumer. «  Le monde est vieux mais l’avenir sort du passé » fait dire Djibril Tamsir NIANE au griot Djéli Mamadou Kouyaté. Le passé doit servir de leçon aux  hommes d’aujourd’hui. L’esclavage est une page sombre de l’histoire africaine. Plutôt que de chercher à la fermer, il faut la garder ouverte et la lire de nos propres yeux car c’est à nous, et non aux autres, de réfléchir sur les causes et d’évaluer les conséquences de l’esclavage qui, c’est évident, n’aura plus lieu sous la forme que la communauté internationale décrie comme un crime contre l’humanité. Mais il peut bien se reproduire sous des dehors plus subtils et pernicieux. C’est pourquoi  nous devons  rester vigilants et admettre que ce qu’il faut déplorer, ce n’est pas notre passé douloureux mais l’amnésie.. Pour cette raison,  j’ai une grande admiration pour le Président Abdoulaye WADE  qui prône UN DESTIN POUR L’AFRIQUE  et cela bien avant son accession à la magistrature suprême, au Sénégal.
 
Que pensez-vous des propos des propos de Sarkozy qui parle de « concurrences de mémoires » ?
 
- Le nouveau Président de la République française veut peut-être demander à tous ceux qui se font un devoir de célébrer la mémoire de l’esclavage de s’inscrire dans un même temps et un même cadre de communion Je crois savoir que plusieurs communautés célèbrent dans la dispersion,  à des dates différentes la mémoire de l’esclavage. En France, le 10 Mai est retenu comme Journée Nationale de la Mémoire de l »esclavage. Pourquoi la communauté francophone ne s’entendrait-elle pas pour faire une Manifestation internationale à cette date ?
 
Etes- vous pour la réparation du préjudice qu’est la traite négrière ?
 
Je dois avouer que je n’ai pas de position figée sur cette question. Le préjudice subi est d’ordre moral  et matériel. Il est si important que je me demande si on pourra jamais le réparer, même sur le plan matériel. Ses conséquences sont plus profondes et néfastes que celles causées par les bombes larguées sur Hiroshima et Nagasaki. L’esclavage n’est pas un crime d’un jour ou d’une année, Il s’est  perpétré sur une longue durée. La seule réparation bénéfique, il me semble, en dehors de celle qui est réclamée fort légitimement,  est la réparation que les Africains entreprendront eux- mêmes.  Ne plus se diviser au point de redevenir des proies faciles, se battre pour réaliser les Etats-Unis d’Afrique Cela est possible. Avec de la détermination ; du travail et surtout de la clairvoyance, les Africains sauveront eux- mêmes le continent de son absence au monde. Si les dirigeants africains  comprennent que le pouvoir n’est pas une fin en soi mais un moyen, que les ressources humaines et matérielles doivent être gérées non dans le but de conserver le pouvoir mais d’impulser le développement intégral  de leurs pays, l’Afrique n’aura pas besoin d’une quelconque réparation d’un préjudice dont  elle est, certes, victime mais aussi, dans une certaine mesure, coupable.
Sans amertume ni esprit vindicatif, souvenons-nous car le souvenir est la première pierre à poser quand on entreprend de bâtir un avenir meilleur, un destin digne de l’Afrique qui regorge de ressources humaines et matérielles mal exploitées à l’intérieur.

Qu’est ce qui explique votre engouement pour le retour de la culture au niveau des établissements scolaires ?

 Enseignant craie à la main de 1973 à 1999 puis proviseur de lycée de 1999 à 2006, j’ai toujours pensé et œuvré de sorte à faire comprendre que la culture est l’élément qui facilite l’ouverture de l’école à la vie. L’instruction entamée entre les quatre murs d’une salle de classe se complète au dehors, au-delà de l’enceinte des établissements scolaires. C’est pourquoi j’accorde une attention particulière aux clubs, aux foyers socio éducatifs qui  doivent occuper une place importante dans les lycées et collèges.
La culture apporte à l’enseignement ce qui manque à l’école pour qu’elle soit une famille ainsi qu’on ne cesse de le préconiser, c’est à dire un cadre de vie propice à façonner l’enfant suivant des principes et valeurs spécifiques, à semer les graines de la nation future qui sera constituée en partie par la masse des élèves.

  

Commentaires (1)

1. assane djako 09/06/2009

merci davoir bien représenté notre cher continent

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