Fête du livre à Djibékel

Fête du livre à Djibékel1.

À l’entame de mon intervention, il me faut remercier du fond du cœur Monsieur Lazare SAGNA, gestionnaire de la Librairie Papeterie Diocésaine Djibékel de la ville de Ziguinchor où j’ai toujours un immense plaisir à séjourner. Le remerciant, je n’oublie point ses dynamiques et accueillants collaborateurs trouvés sur place et, d’abord, il va sans dire, ses partenaires de la Librairie CLAIRAFRIQUE de Dakar qui ont facilité notre rencontre, favorisant ainsi ma présence parmi vous, à l’occasion de la célébration du vingt-cinquième anniversaire de la création, en septembre 1988, de cette maison du livre au nom chargé de symboles.

Djibékel, comme je viens de l’apprendre, est un mot diola signifiant le palmier. Or le palmier est un arbre utile. Son tronc sert de charpente, ses feuilles aident à la confection de balais, ses branches à la fabrication de toitures tandis que sa sève donne le vin de palme et ses fruits l’huile rouge appelée tiir d’où tirent sans doute leur teint alléchant les entreprenantes femmes de la Verte Casamance.

 Inutile donc d’insister sur l’importance vitale d’un espace identifié au palmier qui apporte autant de bienfaits aux êtres humains et résiste aux intempéries.

Vive la Librairie Papeterie Diocésaine Djibékel et que le Seigneur nous prête assez longue vie de sorte que nous tous, ici rassemblées, sains de corps et d’esprit,  nous puissions assister à la célébration de son cinquantenaire.

Aujourd’hui, mardi 8 Janvier 2013, on peut dire que c’est la fête du livre à Ziguinchor, précisément à  Djibékel.

En effet, le livre mérite qu’on le fête partout, à travers le monde ; il mérite que des femmes et des hommes de bonne volonté se donnent la main pour le protéger contre la désaffection et contre la concurrence redoutable des nouvelles technologies de l’information et de la communication. Dans notre monde globalisé où le temps est de plus en plus court, la lecture devient difficile et l’écriture cherche des raccourcis qui pervertissent l’orthographe et créent souvent des malentendus graves ou désopilants entre jeunes férus de sms (short message service) et adultes fidèlement accrochés aux modes classiques de communication.

Le livre numérique est en vogue, de nos jours, mais son utilisation ne peut réduire dangereusement celle du livre imprimé plus à la portée du grand nombre de lecteurs dans les pays moyennement avancés où chacun ne dispose ni d’un ordinateur ni des outils qui accompagnent certaines technologies de la communication moderne, où les librairies numériques ne sont pas légion et où le taux d’analphabétisme en français demeure préoccupant. Dans un tel contexte, des espaces comme Djibékel ont de beaux jours devant eux. C’est pourquoi j’encourage vivement Monsieur Lazare SAGNA qui m’a invité à l’anniversaire de ce beau lieu de rencontres, d’échanges et de solidarité agissante autour du livre, où je découvre une engageante poétesse, Maître Diana Sally DABO2, première Notaire à Ziguinchor, dont l’univers onirique est un clin d’œil à la Casamance qui doit accueillir à bras ouverts tous les messages d’amour, de paix et d’unité.

Hier déjà, dès mon arrivée, j’ai rencontré au restaurant de mon hôtel, Ndari Khassoum, Madame Niane Marie Sophie DABO, professeur de français au lycée Djignabo, accompagnée de collègues et d’élèves enthousiastes que j’ai retrouvés en fin d’après-midi, le même jour, dans une salle comble de l’Alliance franco -sénégalaise.

À travers ma personne, est-ce le professeur de Lettres ou l’écrivant qu’on cherche à découvrir ? Sans doute les deux. Le premier nourrit le second si bien que celui-ci se justifie naturellement de celui-là. En clair, je ne revendique point le statut d’écrivain puisque je me considère encore comme un professeur-écrivant qui s’attache à proposer aux élèves, aux étudiants et aux autres lecteurs des illustrations plus ou moins convenables de ce peuvent être un poème, une pièce de théâtre et un roman.

Dois-je avouer que c’est la fascination éprouvée au contact de l’œuvre d’écrivains comme Charles BAUDELAIRE, Arthur RIMBAUD, STENDHAL, Antoine de SAINT-EXUPÉRY, Jean-Paul SARTRE, Albert CAMUS, Jean GIRAUDOUX, Léopold Sédar SENGHOR, Abdoulaye SADJI et Aimé CÉSAIRE, qui m’a fait aimer la littérature ?

Avant de m’exercer à l’écriture, j’ai lu, beaucoup lu. Et lorsque j’ai commencé à noircir du papier, avant de faire publier en 1984 mon premier ouvrage qui est un recueil poétique : Cri d’un Assoiffé de Soleil, j’ai déchiré des cahiers, brûlé plus d’un manuscrit, j’ai relu, fait lire et relire mes écrits, j’ai raturé, corrigé puis recorrigé des textes et j’ai participé à des concours littéraires pour évaluer ma progression dans le dur apprentissage du métier d’écriture car c’est en vérité un métier qui requiert des aptitudes et de réelles compétences, qui exige, au-delà de l’inspiration fondatrice, beaucoup de transpiration. C’est mon expérience personnelle qui me fait croire que la pratique des Ateliers d’Écriture est une bonne méthode d’apprentissage et d’amélioration des techniques de fabrication d’un texte littéraire qu’il soit conte, nouvelle, poésie, drame ou récit romanesque.

Mon œuvre écrite jusqu’à ce jour aborde les genres majeurs et fait de moi, suivant la formule de mon ami, l’éminent auteur de Mante des Aurores3, un polygame littéraire alors que je me considère comme un SDF qui aime dormir le plus souvent dans la maison-poésie.

Deux questions me sont infailliblement posées au cours de rencontres comme celle qui nous réunit. Je vais y répondre par anticipation afin d’en susciter de nouvelles.

Qu’est ce qui m’a poussé à écrire ?

J’ai grandi à une époque où la langue française occupait une place prestigieuse non seulement dans les rapports entre l’administration et les administrés mais aussi dans le subconscient des citoyens neufs que nous étions, parce que c’était la langue du maître qui venait à peine de nous rendre notre liberté, parce que le premier président de la jeune république du Sénégal était un agrégé de grammaire et un poète de renom. Tous les Sénégalais de cette période rêvaient de manier la langue de DESCARTES, de ROUSSEAU, de HUGO et de BALZAC comme l’enfant prodigue de Joal. J’ai alors lu et bu le contenu de tous les beaux textes de langue française qui me tombaient sous les yeux et j’ai commencé à en imiter certains quand j’étais encore au cours élémentaire, à l’École Primaire de Colobane 1, non loin de Fass Paillote, quartier populeux où résidaient mes parents. En ce temps-là, j’écrivais par mimétisme et pour mon seul plaisir. Plus tard, avec la maturation, j’ai écrit pour m’exprimer en tant qu’individu, me situer moi-même, me comprendre et mieux cerner mon identité propre, en dehors du nom que je dois à mon père, de la culture et de la foi que m’ont inculquées ma famille, mon ethnie et la société tout entière. À présent, je dois préciser, à partir du récit Betty Allen ou la liberté en question4 j’écris plutôt pour partager des émotions et des points de vue avec d’autres hommes, qu’ils soient noirs, blancs ou jaunes, qu’ils soient des concitoyens, des frères africains ou simplement des habitants de la planète-terre. À partir d’un point stratégique du globe situé dans le continent Afrique, je prétends parler à tous les hommes puisque la globalisation fait de moi, en dépit de mes spécificités indéniables, un citoyen du monde devenu un village planétaire grâce aux autoroutes de l’information et de la communication.

Quel est le rôle de l’écrivain dans la cité ?

Issu d’une société déterminée, l’écrivain a un devoir : servir, se rendre utile d’une façon ou d’une autre. Chaque écrivain, suivant son tempérament et sa conception des choses, choisit la mission qui sera la sienne : celle de témoin actif ou passif, celle de porte-parole ou d’éclaireur. Mais n’oublions pas que l’œuvre d’un écrivain, si elle est majeure, transcende le temps et l’espace. Sinon comment expliquer l’intérêt que des élèves et des étudiants du Sénégal d’aujourd’hui trouvent dans les comédies de MOLIÈRE, les romans d’Émile ZOLA et les poèmes de Paul VERLAINE ? En ce qui me concerne, dès mon  premier recueil poétique, j’ai pris le parti de prédire les maux avec des mots de tous les jours5.

Après avoir fait comprendre que le genre littéraire que je préfère est la poésie qui me permet de me confier en toute sincérité à mes contemporains, j’imagine que vous vous attendez aussi à ce que je signale quelle est l’œuvre de ma production littéraire qui me semble la plus marquante.

L’autre jour, je faisais remarquer à un auditoire que l’écrivain est comme une mère qui s’attache le plus souvent à son dernier-né. Le livre que je viens de faire publier par L’Harmattan-Sénégal et qui, depuis octobre 2012, circule en France, est un roman intitulé Casseurs de solitude. Il évoque le sort des Français issus de l’immigration et procède à une comparaison entre les banlieues françaises et sénégalaises. J’ai le sentiment qu’il occupera une place particulière dans ma création romanesque. Pourtant mon œuvre la plus populaire, adaptée à la télévision nationale, inscrite au programme officiel de l’enseignement du français au Sénégal, est La Collégienne, roman écrit en 1983 et publié en 1990 par les Nouvelles Éditions Africaines. J’insiste sur le genre : roman, cela pour arrêter définitivement certaines hypothèses. La Collégienne n’est pas une œuvre autobiographique, et Mar, prénom du narrateur, n’est point un diminutif du mien. Dans ce premier roman « je » est vraiment un autre tout comme Mar Ndiaye est un personnage de fiction, distinct de l’auteur que je suis, même si je confesse avoir délibérément choisi de garder d’étroites proximités avec lui. Pourquoi un tel choix ? La Collégienne est ma première tentative de création romanesque et je n’ai pas osé écrire loin des personnages et des lieux que je connais le mieux. Du reste, je n’écris pas en me fiant à ma seule imagination créatrice, avec la prétention d’inventer ce qui n’existe nulle part ailleurs. La réalité est la matière première qui sert toute mon œuvre, je la transforme en la réinterprétant, en la redimensionnant, en en tirant des symboles afin de présenter au public des personnages humains, proches des vivants, évoluant dans des cadres familiers. Je ne suis adepte ni de l’imaginaire pur ni de l’expérience vécue ; je suis en quête perpétuelle du vraisemblable. Je ne mens pas au lecteur mais je ne lui révèle pas la vérité, rien que la vérité, car il n’est point mon juge mais mon complice dans le jeu d’écriture-lecture.

Dans La Collégienne, réalité et fiction se mêlent, s’enrichissant l’une de l’autre jusqu’à se confondre. De la même manière, présent, passé et futur s’y télescopent grâce à des retours en arrière et des projections qui ballotent le narrateur entre le rêve perdu, la réalité et l’espoir. Toute l’histoire se passe dans la tête de Mar qui subit les évènements qu’il relate avec le détachement d’un être qu’aucun de ses actes n’engage véritablement. Le titre initialement prévu : Écartèlement, aurait précisé un aspect de la situation du narrateur encore tiraillé entre le bonheur rêvé et l’amère réalité, l’un incarné par Ouly, l’élève aimée mais tragiquement disparue et l’autre empruntant le visage de Penda, l’épouse mal aimée.

Si Mar a du mal à choisir son destin, c’est qu’il est fragile, faible, tout le contraire de son ami Idrissa. Je ne l’ai pas revêtu de qualités et doté d’une forte personnalité, évitant d’en faire un héros classique. À travers son personnage se profile la figure du jeune enseignant, pédagogiquement apte mais sans expérience ni certitude, se cherchant et cherchant son chemin dans la vie.

La Collégienne est, certes, un roman d’amour, mais c’est surtout un roman didactique posant des questions sérieuses relatives à l’éducation. Quel doit être le profil de l’enseignant ? Les besoins économico-culturels de la société sont-ils pris en compte dans le contenu des matières enseignées ? Le mode d’évaluation des élèves ne doit-il pas être revu et corrigé ? Les relations sentimentales entre le professeur et son élève qui me servent de prétexte pour mettre en exergue mes préoccupations majeures d’ordre éducationnel retiennent bien entendu toute l’attention du lecteur moyen. Pourtant au-delà de ces relations toujours d’actualité et source de remous de toutes sources en milieu scolaire et universitaire, il y a une foultitude de thèmes qu’il convient de répertorier et d’analyser en classe et à l’occasion de discussions autour de ce premier roman dont le dénouement laisse aux uns un goût d’inachevé, suivant certains échos qui me sont parvenus. Bon nombre de jeunes filles ne semblent guère apprécier la fin réservée à Oulimata Thiam dite Ouly. Pourquoi l’ai-je fait mourir ? À cette question, je ne peux répondre moi-même que par d’autres car, comprenez-le bien, l’écrivain n’a pas forcément les meilleures réponses aux interrogations que suscite son œuvre. Le regard du lectorat et l’analyse de la critique éclairent souvent sa lanterne en lui indiquant les raisons objectives de ce qu’il a réalisé en se laissant guider par son flair, son intuition. N’attendez donc aucune explication définitive de ma part. Dès que j’ai mis la dernière main à un texte littéraire, une fois que je l’ai confié à un éditeur qui l’accepte et le publie, je redeviens un lecteur de ce texte comme chacun de vous et, de ce fait, mes considérations n’ont guère plus de valeur que les vôtres sinon du seul point de vue informatif. L’œuvre littéraire est un acte qui peut défendre ou trahir son auteur. Quand mon œuvre circule, elle m’échappe et je prends du recul par rapport à elle, je l’interroge comme n’importe qui d’autre et, souvent, je me dis qu’elle pouvait avoir une autre forme, une tonalité différente. Au moment de la création, je ne travaille pas avec ma seule raison mais avec mon flair. Ainsi l’histoire que je raconte ne suit-elle pas toujours le cours que j’ai prévu ; elle m’impose des ramifications inattendues et parfois un dénouement contraire à celui que j’ai projeté. Mes personnages ne m’obéissent pas tout le temps. À une étape de l’évolution du personnage, lorsque sa personnalité est suffisamment précise, il ne plie plus à la volonté de l’auteur mais suit la logique de sa personnalité sans quoi il perd la vraisemblance qui lui confère vie et humanité dans un univers de pure fiction. L’écrivain est alors contraint de respecter la logique du personnage, logique qui est aussi sa liberté de réclamer et d’obtenir le destin conforme à sa personnalité.

Ouly s’est révélée une fille mature, déterminée ; elle a fait de son amour pour Mar une raison de vivre, un combat à ne pas perdre contre elle-même et contre Mère Soukaïna. Pouvait-elle continuer à vivre sachant que son combat était voué à l’échec et après avoir découvert, dans des circonstances assez brutales, que son père est une loque humaine dont l’histoire est loin d’être exemplaire ?

Je vous remercie de votre patiente attention.

Marouba FALL

Marouba_fall@yahoo.fr

Ziguinchor, mardi 8 Janvier 2013.

 

1-      Texte écrit et amélioré de la communication orale faite à Ziguinchor à l’occasion de la célébration du vingt-cinquième anniversaire de la Librairie Djibékel.

2-      Maître DABO a écrit un recueil de poèmes publié à compte d’auteur intitulé : MON UNIVERS.

3-      Premier recueil poétique d’Amadou Lamine SALL.

4-      Récit de Marouba FALL publié en 2007 aux Nouvelles Éditions Africaines du Sénégal.

5-      Voir Cri d’un Assoiffé de Soleil, Poésie, Dakar, NEA, 1984, p 16.

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