l’intellectuel sénégalais face à la politique

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# 16/12/2007 à 04:46 Marouba Fall
OPINIONS : l’intellectuel sénégalais face à la politique, par Marouba Fall

En dehors des tenants du pouvoir, des leaders ou porte-parole de partis d’opposition et autres membres de la « société civile », la majorité des intellectuels, même si elle ne se tait pas, garde une distance inquiétante par rapport à la politique. Dès lors, il me paraît opportun de poser un certain nombre d’interrogations. La politique est-elle un domaine réservé aux seuls militants des formations partisanes existantes ? Est-elle aussi l’affaire de tout citoyen, notamment celle de celui qui se prétend intellectuel ?

D’ailleurs qu’est-ce qu’un intellectuel ? Le commun des Sénégalais suppose que, dès qu’on sait lire et écrire le français, on est intellectuel. Il est bon de faire comprendre tout de suite que l’intellectuel ne se définit pas en s’opposant à l’analphabète, tout comme c’est une erreur symptomatique d’un complexe qui ne dit point son nom de ne pas tenir compte, en estimant le taux national d’alphabétisation, des érudits du Coran, des arabophones et de ceux qui utilisant à merveille à l’oral comme à l’écrit les langues nationales.

L’intellectuel, différent du citoyen qui travaille de ses mains parce que manœuvre ou technicien, « wacc raxasu » (celui qui se lave après le travail) dit-on familièrement, n’est pas forcément un universitaire bardé de diplômes, qui a acquis une somme de connaissances livresques ou bien un cadre opérationnel ayant une compétence dans un secteur professionnel bien déterminé.

L’intellectualisme est une façon de percevoir les choses et les êtres, un comportement face aux problèmes qui se posent à l’homme et à son environnement général. L’intellectuel interroge sans répit le monde et les réponses qu’il accepte, sont celles qu’il a vérifiées, mieux celles auxquelles il aboutit après une période de réflexion, d’observation et d’analyse.

Les mémoires et les thèses présentées dans nos universités sont presque toujours des œuvres de compilation, de précieux répertoires d’idées semées çà et là par des penseurs d’autres horizons et d’autres époques. Mais une thèse, ça doit apporter un plus, attirer l’attention sur quelque chose de nouveau. Il est, certes, bon de s’informer sur ce que des hommes ont pensé et réalisé avant nous. Mais ce savoir ne fonde le progrès que si nous l’enrichissons et l’adaptons à notre temps et aux réalités sociales, culturelles et économiques que nous vivons. Il faut que, de plus en plus, les intellectuels marquent leur présence en se rapprochant du peuple, en allant à la redécouverte du pays profond pour s’imprégner des vrais problèmes qui doivent constituer les bases fondamentales de leurs réflexions.

L’intellectuel dont le Sénégal a besoin, aujourd’hui, ce n’est pas celui qui sert de faire-valoir à un pouvoir en place ou de caisse de résonance à des positions dont les finalités échappent à son contrôle, mais celui dont les idées pèsent d’un poids certain dans le choix d’un projet de société et dans l’orientation des décisions qui déterminent le devenir de la nation. Malheureusement, l’intellectuel libre de pensée et d’action, ayant des initiatives novatrices et constructives, qui, selon les mots de Sartre, « refuse d’être le moyen d’un but qui n’est pas le sien », est absent du champ où s’exerce le pouvoir. La place qui doit être la sienne, au cœur de la cité, est occupée par le « politicien ».

Avant de parler de cet animal devenu le prédateur le plus nocif de l’ère post-coloniale, sous nos cieux, voyons ce qu’est la politique. Au sens noble, la politique est l’art de gérer la société, l’ensemble des pensées et actions qui concourent à une meilleure organisation de celle-ci. Ainsi comprise, la politique devrait intéresser tout habitant de la cité, tout citoyen, en un mot, tout actionnaire de l’entreprise commune qu’est la nation, et pour laquelle nous devons, chacun et tous ensemble, nous engager de façon désintéressée. « Ne vous demandez pas ce que votre pays peut faire pour vous, mais plutôt ce que vous pouvez faire pour votre pays », conseille en substance l’inoubliable John F. Kennedy.

Avec le temps, la politique a été dévêtue de son sens premier, travestie qu’elle est devenue par ceux qu’on appelle les politiciens comme on appelle ceux-ci mécaniciens, ceux-là professeurs et d’autres magistrats. La politique s’est transformée en véritable gagne-pain. Le « politicien professionnel » qu’a fustigé le juge Kéba Mbaye, à l’occasion de son cours magistral à l’Université de Dakar : « L’éthique, aujourd’hui » rapporté dans les colonnes du quotidien Wal Fadjri n°4126 du 15 décembre 2005, entreprend des actions non pour servir la cité, mais pour se servir des ressources de celle-ci, en manipulant hommes, femmes et jeunes.

Si l’intellectuel prend ses distances par rapport à la chose politique, c’est parce qu’au lieu du cadre d’échanges pour poser des actes constructifs au bénéfice de la cité qu’il doit être, le parti, devient un champ de conflits, de tiraillements, de rivalités fratricides où prospèrent le mensonge, la corruption et les combines dégradantes.

S’il y a une catégorie de citoyens dont il faut se méfier comme du sida, c’est bien celle des politiciens. Le politicien n’a aucune compétence dans un domaine quel qu’il soit. Ni savoir, ni savoir-faire. C’est un intrigant. Il n’a pas de métier, le plus souvent. Il n’a pas de morale. Dans la plupart des cas, c’est un Sdf (sans domicile fixe). La raison fondamentale qui éloigne l’intellectuel de la politique, c’est le manque d’éthique et d’abord les mœurs de la faune parmi laquelle les militants de base sont recrutés. Tout le monde peut vérifier que les personnes abordées dans les quartiers pour grossir les rangs des comités et autres secteurs politiques sont en général des analphabètes au sens large du terme, de vieilles personnes n’attendant plus grand-chose de la vie, des adolescents rejetés de l’Ecole ou de l’Université et des femmes indépendantes d’esprit et de conduite. Tout bien considéré, on est en droit de se demander si c’est l’intellectuel qui dédaigne la politique telle qu’elle est pratiquée ou si c’est plutôt les animateurs de celle-ci qui le contournent soigneusement.

En politique, la fin justifie les moyens comme l’ont bien assimilé les adeptes de Machiavel. Osons aussi admettre que beaucoup de dictons bien de chez nous cautionnent les comportements que nous déplorons. En voici quelques-uns :

<!--[if !supportLists]-->- <!--[endif]-->Leketu kese naxul ay bey ! (Une calebasse vide ne distrait point un caprin) - Mag du sëgg fu dara nekkul ! (Un homme sensé ne se baisse pas quand il n’y a rien à ramasser.)

<!--[if !supportLists]-->- <!--[endif]-->Mag du fecc ci Yalla na dee ! (Un homme sensé ne danse pas à mourir pour rien)

<!--[if !supportLists]-->- <!--[endif]-->Njerin loo fekke ! (Le bien ne profite qu’au vivant !)

Il est désolant de surprendre des personnes couvertes de cheveux blancs philosopher à propos de la politique, en avançant : Po la, tigi ! (C’est un jeu, assurément) ou pire : Fii la yem, demul alaxira (Elle s’arrête ici-bas, elle ne se prolonge pas dans l’au-delà).

En vérité, la politique est un jeu. Comme tel, elle repose sur des règles claires et précises dont la mère de toutes est la Loi fondamentale ou Constitution. Elle n’est ni jeu d’enfants ni jeu de dupes. Elle est la prédilection des esprits fins et entreprenants. Si la politique était un jeu au sens négatif du terme, je me demanderais pourquoi des hommes et des femmes respectables et même des chefs religieux s’en mêlent.

L’assassinat politique est une des conséquences graves d’un credo tel que celui de Machiavel tandis que les dictons cités expliquent facilement pourquoi le militantisme alimentaire et l’achat des consciences sont choses courantes dans notre pays. Au cours de certaines réunions, quand des personnes déçues de la politique confessent : « Nous sommes découragés car chaque fois que nous soutenons quelqu’un, dès qu’il est élu, il nous oublie. », je leur rétorque : « Pourquoi voulez-vous qu’il vous soit reconnaissant puisque votre soutien n’est jamais désintéressé. Vous réclamez des frais de transport, de l’argent de poche et souvent beaucoup plus. Une prostituée qui attrape une grossesse ne peut accuser personne de ce qui lui arrive. Le militantisme alimentaire est comme la prostitution. Soutenez ceux qui vivent parmi vous, partagent avec vous le meilleur et le pire. Réclamez-leur seulement la vérité, l’intégrité, la justice et la loyauté.

« Se salir les mains », prône Jean-Paul Sartre. Certes. Cependant, il faut comprendre qu’il s’agit de mettre la main à la pâte, de refuser de croiser les bras « en l’attitude stérile du spectateur », comme le dit Césaire.

A la décharge des intellectuels sénégalais, il est bon de noter que ce sont eux qui ont conduit le pays à l’indépendance, sans heurt. Même si, en 1958, au moment du référendum, on dénombre deux blocs antagonistes : ceux qui sont favorables à une indépendance dans la Communauté franco-africaine, d’une part et les « porteurs de pancartes » qui réclament une indépendance unilatérale, d’autre part.

Dans les premières années de l’indépendance, les intellectuels ont bien accompagné les actions de construction de la jeune nation sénégalaise et de façonnage de l’homo-senegalensis par l’éducation et la culture dont les deux axes étaient et demeurent l’enracinement et l’ouverture. Deux périodes de rupture sont intervenues :

1962 : l’arrestation du président du Conseil des ministres accusé de tentative de coup d’Etat.

1968 : année de crise majeure sur le plan international que le Sénégal a subie.

Sur la scène politique surgissent des jeunes comme Djibo Kâ et Oumar Blondin Diop. Alors que le premier est récupéré par le régime socialiste d’alors, le second meurt par suicide en prison. Le parti unique s’essouffle vite et le Parti unifié n’endigue pas la clandestinité. Les intellectuels communisants sont actifs et mettent en ébullition le front syndical, politique et social. En 1974, Senghor, qui prépare sa sortie par la grande porte de l’Histoire, change le sigle de l’Union progressiste sénégalaise (Ups) qui devient le Parti socialiste (Ps) et autorise la création de trois autres partis correspondants à autant de courants de pensées : le communisme, le libéralisme et le courant conservateur.

Les observateurs considèrent que Senghor, ayant réservé le socialisme à son parti qui sollicite et obtient une adhésion à l’Internationale socialiste, à cause de l’imposition de courants de pensées, veut habilement exclure de la course à la magistrature suprême son rival redouté de l’époque, le savant égyptologue Cheikh Anta Diop. A défaut de pouvoir agir sous l’idéologie travailliste, Me Abdoulaye Wade se glisse sous le manteau libéral et assure que le Parti démocratique sénégalais (Pds) est un parti de contribution. L’anecdote veut que ce soit un vieux sage de ses militants qui lui a recommandé : « L’habit peut-il changer la vertu ? Si l’habit ne change point la vertu, travaillons en travaillistes sous le manteau du libéralisme ! »

Est-ce le multipartisme limité, voire orienté et imposé qui aggrave la distance de la majorité des intellectuels qui prennent du recul jusqu’à négliger le vote ? En tout cas, l’abstention massive des intellectuels, des jeunes lycéens et étudiants, favorise l’occupation de la scène et le positionnement de plus en plus renforcé des politiciens analphabètes, dont la consécration est intervenue en 1983, avec l’entrée au Parlement de députés ne sachant ni lire ni écrire le français. En fait, les analphabètes et les couches défavorisées de la société constituent la gigantesque marée électorale qui porte au pouvoir un leader politique. Ils se contentent de billets de banque, de sacs de riz ou de semoule, de paquets de sucre et de ‘xartum’ et n’ont que faire d’idéologies importées et peu adaptées à nos réalités. Leurs comportements déplorables trouvent leur justification dans une vision du monde étroite et égoïste.

Tandis que ces militants prompts à transhumer investissent l’arène politique, les intellectuels se taisent ou critiquent, mais ne réussissent guère à changer les choses, car le changement ne peut venir que des urnes, non des salons de thé, des salles de conférence ou de la rue où ne règnent qu’anarchie et violence. La longue marche des partis d’opposition et la longévité de l’Ups devenue Ps au pouvoir n’ont pour cause que l’attitude de plus de la moitié des Sénégalais, notamment des intellectuels et de la jeunesse qui ont pendant longtemps boudé les urnes.

Le 19 mars 2000 et, avant cette date, le 27 février 2000, une mobilisation salutaire a enfin eu lieu, car ceux qui souhaitaient le changement ou Sopi ont finalement compris qu’il fallait s’inscrire sur les listes électorales, retirer leurs cartes d’électeur et, le jour J, se rendre à un bureau de vote pour accomplir leur devoir de citoyens. Voter, c’est revendiquer et assumer sa part de responsabilité dans la gestion du pays ; c’est choisir et assumer son choix. Il n’est pas responsable de laisser les autres choisir à notre place. C’est fort de ces constats que l’intellectuel, de plus en plus, essaie de se faire une juste place en politique. Je dis bien ESSAIE.

En effet, quand on n’a pas le profil du militant tel que décrié tantôt, les difficultés ne manquent pas pour être admis et reconnu dans les instances de base des formations politiques où certains sont déjà installés comme dans leur propre maison. L’intellectuel n’est pas toujours le bienvenu dans ces structures, malgré les déclarations de bonnes intentions. Il fut un temps où l’éminent professeur Iba Der Thiam renaudait, déclarant en substance qu’il avait l’impression que la compétence était un crime, au Sénégal. En effet, l’intellectuel est rarement perçu sous un beau jour par le politicien professionnel.

L’un d’eux, un vieux retraité qui fréquentait mon logis, me trouvant en réunion avec des enseignants et des étudiants, membres de la Fédération des associations pour le développement de Médina Gounass, me prit en aparté pour me confier : ‘Avec ces gens, tu n’arriveras à rien de concret. Au sein des mouvements comme des partis, tous les problèmes surviennent par la faute de ceux qui se disent intellectuels. Ils ne sont jamais solidaires et loyaux entre eux. Chacun, parmi eux, au cours d’un débat, veut prouver qu’il en sait plus que l’autre et par conséquent est plus apte à diriger. S’il ne réussit pas à s’imposer par le bavardage stérile, il empêche les travaux d’avancer par des contestations continuelles ou il forme une bande rivale.’ L’expérience a démontré qu’il savait bien ce qu’il disait.

(A suivre)

Marouba FALL
Ministère de l’Education Nationale

Coordonnateur des Intellectuels et Cadres de Médina Gounass

# 16/12/2007 à 04:47 OMZO NJaay
Bravo! enfin Medina Gounas ouvre le bal et félicitations à Marouba Fall de poser un sujet aussi important pour notre pays...
Quand on dit "jaaru politik" dans la langue ouolof, cela signifie " des boucles d'oreilles teintées qui ressemblent à de l'or"
Même les analphabétes ne s'y trompent sous nos cieux à cause des promesses "jamais tenues"de beaucoup de politiciens...
Pour notre sujet qui concerne les intellectuels,il ya aussi que ces derniers travaillent pour leur carrière à l'Uuniversité par exemple.
De nos jours rares sont les intellectuels engagés. ILs ont peur de subir la colère des politiciens trés jaloux de leur pouvoir car l'intellectuel a peu de ressources humaines capables de le défendre en cas de probèmes avec les milieux politiques.En réalité l'intellectuel de notre pays sous developpé dépend des largesses du pouvoir en face (bourses d'études, voyages d'études..)
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